COLORS'S CATCHER
A la station GARE DU NORD, une voyageuse monte et s'asseoit à mes côtés.
Nous engageons la conversation : destinations, prix des billets, professions. Je lui parle du financement de ce voyage grâce aux indemnités de jurée d'Assises que je percevrai le mois prochain. Elle me parle à son tour des Assises mais cette fois en tant que victime…d'un tueur en série, Stephen KELLY, un universitaire qui a sévi il y a 20 ans à CALGARY, au CANADA, où elle suivait ses études.
Kidnappée, séquestrée 2 mois, violée, elle venait de perdre son frère 1 an plus tôt dans un accident et dit avoir joué sur le chagrin de sa mère si elle venait à perdre ses 2 enfants pour qu'il ne la tue pas, pour qu'il s'attache à elle.
Une nuit, elle a même essayé de le poignarder avec un de ses nombreux couteaux qui traînaient chez lui et sur lesquels on retrouvera plus tard du sang humain.
De nombreuses disparitions ont été signalées cette année là à CALGARY, des corps jamais retrouvés.
Suite à cette tentative avortée, il l'a battu sauvagement.
Il l'a laissé partir , lui faisant promettre de ne pas parler, promesse dont elle a eu du mal à se libérer (syndrome de Stockholm ?)
Le gouvernement canadien l'a faite venir 3 fois pour l'identification, l'instruction puis le procès en 1984. Il est toujours en prison, purgeant une peine de 25 ans. Elle ne voyage plus seule pour cette raison.
Pour le "reste" , elle a appris à en rire, elle dit avoir été naïve mais elle était jeune alors…Encore ce syndrome ?
Est-elle affabulatrice ? Je ne le crois pas, elle parle avec ce détachement propre aux victimes.
Elle est originale mais après tout, ELLE est encore en vie et elle le sait.
Elle m'affirme qu' elle souhaiterait l'injection pour tous ces assassins et terroristes et elle m'invite à la même intransigeance quand il me faudra juger...
Ce voyage commence fort !!!!!!!!!!!!!
Vite, vite, le mouvement fait la loi, le chemin est bien long jusqu'à GAIA, la Terre Mère…
9 heures de vol de jour, interminables, jusqu'à DETROIT.
J'avais oublié que les américains sont des mâcheurs de gum à s'en décrocher la mâchoire !
Sur ce vol, quelques fans d'Elvis défraîchis avec les bacchantes graisseuses qui se rendent probablement à MEMPHIS.
A mes côtés, une ado littéralement collée à son père (enfin j'espère que c'est son père), limite inceste…
Convoi sanitaire, ça tousse, vomit…Un véritable bouillon de culture !
Atterrissage difficile et brutal, l'avion part en vrille !
Le douanier ne comprend pas bien le motif de mon séjour en ARIZONAH et en UTAH à cette période de l'année, seule, sans mari ni enfant. Je suis obligée d'insister sur le fait que j'ai quand même laissé mon fils en France et mes élèves, ce qui est un gage de retour !
Il tique en voyant le tampon de BANGKOK sur mon passeport. Que faisais-je en THAILANDE ?
Une narco-trafiquante dans les Rocheuses ?
Ses doutes me valent un 2ème passage aux Rayons X avec mes bagages.
3 heures d'attente dans le hall de l'aéroport de Détroit, il fait – 5° à l'extérieur.
Le hall d'embarquement est d'un design très futuriste. La navette qui dessert les différents halls glisse sur une plate-forme, juste au-dessus de nos têtes !
Je commence à avoir très sommeil et l'étape finale - le motel - me paraît tout à coup inaccessible.
Je préfère me concentrer sur l'étape suivante : un vol de 3 heures jusqu'à PHOENIX
(6666 miles - 8000 km - depuis PARIS).
L'avion m'emballe beaucoup moins, beaucoup plus vétuste que le premier et petit. Je sombre dans un demi sommeil roulant sur l'une ou l'autre des épaules de mes voisines.
1 heure après, l'avion n'a toujours pas décollé. Le commandant annonce une panne d'ordinateur de bord ! Puis un rétablissement…Très rassurant !
Nous décollons.
Je suis trop fatiguée pour avoir peur.
Arrivée à PHOENIX à …23 heures ! Une demie heure d'attente pour récupérer ma valise.
Le hall de location de voitures est semblable à un terminal d'aéroport…démesuré.
L'agent de comptoir tente gentiment de trouver un itinéraire pour gagner l'hôtel tout en évitant la quartier difficile de PHOENIX (un samedi soir à minuit passé !)
Je compte les heures et je n'en peux plus ! Il est 10h à Paris et mine de rien, je suis partie la veille à 13h55 !
Je récupère enfin la voiture, une Kia.
Mes pieds tricotent avec les pédales.
Les réflexes ont la vie dure! Après quelques hoquets, la jambe gauche bloquée contre la portière et beaucoup de courage, je m'engage de nuit sur la Highway : les américains ne sont plus aussi disciplinés et ils roulent comme des sauvages !
La vitesse a été relevée de 10 miles en ARIZONAH (entre 65 et 75 miles).
DOWNTOWN moribond… Je ne sais comment mais je trouve sans grande difficulté la première adresse du Travelodge, je dis la 1ère parce qu'après avoir cherché mon nom dans toutes ses fiches de réservation, le gardien m'informe que je me suis trompée de motel!
Je quitte le motel et ses nombreuses prostituées à 2h du matin pour rejoindre un autre Travelodge bien moins sordide au 1er abord.
Des hordes de porto-ricains traînent dans les couloirs…Pour rejoindre ma chambre, je passe devant 4 hommes aux yeux injectés de sang se tenant sur le pas d'une chambre ouverte.
Ma chambre se trouve dans le recoin le plus sombre, couloir du fond et c'est en tâtonnant que je trouve le trou de la serrure…
Il est bon parfois de ne plus avoir 20 ans !
J'ai mal au crâne.
Le lendemain matin, je me mets en quête d'une carte de l' ARIZONAH, les gens sont toujours aussi gentils et serviables.
Beaucoup de portos, d'hommes errants, désœuvrés.
Quartier glauque à souhait mais le ciel est bleu.
Je roule jusqu'à APACHE JUNCTION…
Tout au long de la route fleurissent des panneaux « adopt a highway »…
De très nombreux Resorts perdus au milieu de nulle part, abritent maisons préfabriquées et mobiles homes plus excentriques les uns que les autres et leur "garniture": des retraités louant à l'année le soleil de l'ARIZONAH.
PHOENIX est la ville qui affiche la plus forte concentration de retraités, attirés par la douceur de l'hiver.
Je rejoins l' APACHE TRAIL…
La route des…motards ! Ils sont partout !
2 espèces :
- Les fous furieux, casqués, chevauchant des routières qui slaloment sur la TORTILLA FLAT
- Les Easy Riders plus tout frais, cheveux et foulards au vent, sur leur rutilante Harley.
Le temps est couvert, la châleur, lourde.
Ville fantôme, abandonnée aux brûlures du soleil et à la poussière, mine de cuivre avec de petits chercheurs en culotte courte.
Carcasses oxydées de tracteurs, témoins du temps qui passe.
Falaises rougeoyantes abruptes plongeant dans un lac majestueux et cette route qui n'en finit pas de tourner.
Les canyons se succèdent, hérissés d'armées de cactus géants ( 12 m pour les plus hauts ! ) en forme de chandelier : de nobles SAGUAROS sans âge accueillant dans leur pulpe des oiseaux GELA qui y creusent leurs nids.
Route escarpée de montagne qui borde le précipice avec, à chaque tournant, un panorama à couper le souffle.
Terminus des motards : un Saloon à TORTILLA.
La route s'arrête là, une piste poussiéreuse lui succède , parfois en tôle ondulée !
Des boules de ronces roulent ça et là.
Tout au bout, un barrage et le plus long pont suspendu des USA.
Je me sens nauséeuse et fatiguée.
Enfin, je quitte l' APACHE TRAIL, retrouve la route et glisse plus que je ne roule.
Passage sur la mythique route 66 jusqu'à GLOBE, un nom bien sympathique pour une petite ville agréable, baignée d'une lumière orangée.
Arrivée dans le centre, à un croisement, un signal retentit avec un panneau annonçant le passage d' un…train !
En plein centre-ville !!!
Aucune barrière, pas de rails, pas de train à l'horizon…Que faire ?
Et je LA vois, surréaliste, LA locomotive tractant une centaine de wagons qui passe DEVANT le capot de ma voiture.
Les rails sont enfoncés dans le bitume, à peine visibles.
C'est aussi ça l' Amérique !!!
Coucher à 20h, lever à 4h30.
Je reprends la Highway à 6h et assiste au réveil du monde, la route est déserte et belle, si belle…
Traversée de SNOWFLAKE (flocon de neige) avec une immense route qui traverse de part et d'autre cette petite ville provinciale.
Bâtiments dignes de contes de fées, cabanes en rondins de couleur rose vif ou bleu, mobile-homes délabrés…
La route semble se déplier à l'infini, la plaine est aride, habillée de jaune et de quelques arbustes, elle se couvre ensuite de pins.
Les Canyons et les failles se succèdent, rougeoyants, mouchetés de neige.
Le regard porte loin vers notre infinitude, tout va bien, la route est calme.
Je découvre le PETRIFIED FOREST NATIONAL PARK, même pas dans le Guide du Routard !
Dans un paysage lunaire composé de roches volcaniques, de nombreux troncs d'arbres pétrifiés, transformés en quartz avec des teintes surprenantes : rouge, orange, marron, ocre, bleu, noir, blanc, gris, jaune, brun, rose…
200 millions d'années pour cristalliser le bois en silice, manganèse, fer, cobalt, carbone et quartz…
Le temps est un grand sculpteur.
Le vent souffle à s'en décrocher le bulbe.
Le soleil joue avec les nuages et à chaque éclaircie, c'est beau à en couper le souffle.
Dieu ne peut avoir inventé toutes ces couleurs !
Les roches s'habillent de tous les dégradés de vert, de rouge et de bleu…
Les Indiens n'ont jamais douté que ce soit GAIA, notre terre-mère, LA créatrice de cette explosion de couleurs.
Le monde s'offre à moi et je n'en espérais pas autant.
Nature immuable, indomptée, sauvage et si sensuelle.
GRANDIOSE !
Le regard porte à 192 km, je traverse un paysage de dunes de sable pétrifiées.
Le désert est jalonné de ruines, de traces, de signes, de pétroglyphes vieux de 10000 ans que personne n'a encore su décrypter.
Au Nord du parc, le PAINTED DESERT et ses fantaisies minérales mauves et rouges, un océan de collines aux couleurs changeantes.
Solitudes steppiques…
Une explosion de rose, de roches ourlées par l'érosion.
J'aperçois 2 lapereaux et un écureuil qui peuplent cette terre aux couleurs si insolentes.
Nature envoûtante, ensorcelante…
Mes rêves se font plus colorés.
Je roule vers CHINLE.
Un vol d'oiseaux bleus se déploie sur l'horizon bleu azur.
Peu de voitures aujourd'hui, un homme marche le long de la route, surgi de nulle part, où va t'il ? D'où vient - il ? Aucune habitation à plusieurs miles à la ronde…
Plus loin, des arrêts pour des bus scolaires…
Où vont tous ces enfants une fois descendus ?
Plus loin, je devine des habitations préfabriquées… Quelles existences se déroulent là dans le secret de ces familles totalement isolées ?
Beaucoup de masures, sont-elles habitées ?
Toutes si distantes les unes des autres, même en ville, l'espace surprend !
Des masses nuageuses se forment au loin, des trouées de lumière, des Canyons qui paraissent vap commence à avoir sommeil.
Arrivée à CHINLE, gros bourg très éclaté.
Nous sommes en territoire NAVAJO.
Aucun motel bon marché, je me rends à MANY FARM, un complexe scolaire Navajo dont une partie a été aménagé en hôtel.
Un Navajo propose gentiment de m'y conduire.
Le campus est étendu au pied de falaises rouges.
Des chevaux paissent non loin.
Les bâtiments vétustes contrastent avec un bâtiment central, flambant neuf. Tout semble désert, d'interminables couloirs se succèdent.
Personne.
Lui se demande comment la nature a pu créer une telle palette de couleurs puis enchaîne sur de récentes découvertes qui mettent en évidence que les Navajos descendraient de peuples tibétains.
Beaucoup de similitudes troublantes entre ces 2 langues.
Qui sommes-nous ? D'où venons-nous ? Comment sommes-nous arrivés là sur cette terre ?
Cette discussion me trouble.
Il enchaîne sur des légendes indiennes dont celle de SPIDER ROCK.
Il est sculpteur.
Nous renonçons à trouver âme qui vive en ce lieu fantôme et je décide de me rabattre sur un de ces coûteux motels.
Il me demande juste de m'arrêter chez lui pour me donner sa carte et me montrer quelques unes de ses sculptures.
Je ne suis pas spécialement rassurée mais pas d'alarme non plus en terme d'intuition.
Juste rester vigilante !
Il habite un vieux mobile home sur la route.
Il travaille le marbre et j' insiste très lourdement pour lui acheter une de ses sculptures, une façon de le dédommager de tout ce temps passé avec moi.
Je connais les codes avec les américains mais lui est navajo…
Je repars avec sa toute première sculpture, un ours.
Il m'explique que c'est en sculptant que la forme vient. Il ne sait jamais à l'avance ce qui prendra forme sous ses doigts.
Son ours me plait bien et je le quitte plus légère.
La nuit est tombée, je vois mal. Je dois trouver d'urgence un motel.
Quelques plaques de neige au pied du motel, la température a chuté depuis PHOENIX…
Au petit matin, je redécouvre avec le même émerveillement le CANYON DE CHELLY, superbe faille taillée au poignard dans une plaine désertique.
Tout au fond, de minuscules champs verdoyants.
La vie des indiens s'est organisée il y a 5000 ans dans cette curieuse vallée.
Différentes tribus se sont succédées : Archaic, Anasazis, Pueblos, Hopis, Navajos.
On distingue au loin des ruines de villages Pueblos et Anasazis, construits dans des grottes, accrochés à même la paroi rocheuse, à des hauteurs vertigineuses :
LES CITADELLES DU VERTIGE
En 1864, Kit CARSON remporta la bataille finale contre les Navajos.
Des trouées de lumière illuminent le canyon, SUBLIME.
Je suis seule sur la plupart des sites, je croise juste sur la route 2 braves toutous que je nourris.
J'ai rêvé de cet espace, de ce silence, de cette communion avec la nature.
Que ma vie change, que le monde change mais ce lieu restera immuable. Le temps n'a aucune prise.
Que ma vie soit un jour bouleversée, je reviendrai vers ces gorges profondes.
Spider Woman est la seule déité reconnue par les Navajos qui ne croyaient pas en une vie après la mort.
Comment imaginer un paradis plus beau que cet écrin rocheux, le SPIDER ROCK qui traverse le temps et les mythes ?
Ce haut lieu sacré dégage une énergie presque palpable.
Je quitte CHINLE et sa pauvreté ambiante.
La plus grande nation indienne des USA affiche le plus bas revenu par habitant.
Un navajo sur deux est touché par le diabète et alcoolique.
Taudis, masures et chiens écrasés se succèdent le long des routes…
Aucune tête blonde à l'horizon…
Juste les Navajos et moi.
J'ai la même couleur de cheveux qu'eux mais ils ne savent pas d'où je viens.
Je leur parle d'emblée de mon amour pour ces terres ôcres et rouges.
Ils ne sont peut-être riches que de ces terres mais ils chantent sa beauté depuis la nuit des temps.
La cour de justice est un bâtiment préfabriqué posé au milieu de nulle part.
Une Nation dans la Nation, avec ses propres lois…
La route se déploie, bordée d' amas et de pitons rocheux, de dunes orangées et c'est sans fin.
C'est bon de retrouver son pays.
Arrivée à KAYENTA avec ses quartiers de trailers éparpillés autour d'un vaste carrefour.
Je tente ma chance chez ROLAND, un Navajo qui propose des chambres dans un trailer.
Personne.
c'est vraiment la morte saison !
Je finis au Best Western, très confortable, prix cassé, petit-déjeuner inclus, gérants adorables.
Retour pour la 3 ème (et dernière) fois à MONUMENT VALLEY, lieu mythique de l'histoire du cinéma, la cathédrale du western : la Chevauchée fantastique, Rio Grande, le Massacre de Fort Apache, la Prisonnière du désert…
Il fait chaud, le ciel est bleu azur.
17 miles de piste cabossée et poussiéreuse qui se faufile entre les gigantesques blocs rocheux éparpillés dans le désert de la vallée.
Je croise…2 voitures.
Beau plastiquement mais sans âme, à la gloire de John Wayne, le cow-boy qui parlait peu :
« ce qu' un homme a à faire, il doit le faire » !
Je reprends la route entre MEXICAN HAT et BLUFF.
Mexican Hat est une roche plate et circulaire ayant la forme d'un chapeau mexicain, en équilibre sur un piton rocheux.
La route est spectaculaire, j'ai assez de beauté en moi pour y puiser toute ma vie.
La beauté est une force de vie.
La route d'une vie, seule.
GOOSENECKS avec son point de vue splendide sur les méandres de la SAN JUAN RIVER, ses canyons profonds de 300 mètres taillés dans un paysage noir et dénudé.
L'horizon se déplie, à l'infini.
La VALLEE DES DIEUX et sa petite route de terre de 17 miles sans croiser âme qui vive ou qui roule dans ce désert ocre…Canyons divins…
Le monde est beau et je marche dans la beauté.
Je pense à mon père et à ce voyage inachevé, peut-être est-ce ma façon d'être encore un peu avec lui et surtout d' être en paix avec lui…
Je reprends la route jusqu'à MOAB, 24 ans après...

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