Le colonel posthume
A 19 ans, Juan M. G. est parti à l'aventure en Amérique Latine.
Il ne supportait plus l'atmosphère provinciale de Cordou, ni l'atmosphère familiale alourdie par la préférence maternelle, d'une indulgence révoltante, envers un autre fils, un senorito lâche et paresseux, cependant que ses vertus à lui étaient ignorées.
La noble maison qu'ils habitaient dans l'ancien quartier arabe possédait une souillarde attenante à la cuisine, où la mère entassait des vieilleries que Juan, les jugeant inutiles, lui proposait toujours en vain de débarrasser.
Lorsque la souillarde fût pleine, Juan s'en alla en bateau en Argentine, et une autre vie commença.
Son dernier voyage ne fût pas en bateau, ni en avion.
Il choisit comme moyen de transport, à 75 ans, l'overdose d'un mélange de cachets soigneusement élaboré à partir du que sais-je sur la toxicomanie, trouvé au chevet du lit où il gisait, apaisé, la tête entourée d'une écharpe nouée enserrant la mâchoire.
Il ne supportait plus les douleurs à crier d'une sciatique qui l'empêchait de dormir, ni l'échec du retour d'exil, depuis la France, dans l'Espagne enfin débarrassée de Franco, ni l'atmosphère familiale entretenue par une épouse pleine d'indulgence envers leur bon à rien de fils aîné, cependant que son amour certain pour son mari ne trouvait à s'exprimer que par des reproches fondés sur son intime conviction d'une supériorité gauloise face à la violence des passions ibériques.
Dans l'appartement de 4 pièces où ils vivaient à Paris, l'une, baptisée la « chambre noire », servait de débarras que sa femme emplissait de journaux, de revues et de réclames pour avoir de quoi lire au cours de sa retraite, ce qui interdisait à Juan toute vélléité de jeter fût-ce un tract.
Lorsque la chambre noire fût pleine, Juan s'en alla, mais plus à l'aventure, sachant depuis l'adolescence que ce voyage-là était pour nulle part.
Après avoir avalé ses cachets, attendant tranquillement celle du rendez-vous dernier, il se revit le 30 mars 1939 sur le port d'Alicante. Il attendait aussi la mort, coincé entre les Italiens de Mussolini qui s'approchaient et la Méditerranée désespérément vide de bateaux salvateurs, avec 50 000 soldats de la République espagnole alignés en rang à un mètre les uns des autres.
De temps à autre, une détonation claquait dans l'air marin, un officier se suicidait avec son pistolet d'ordonnance et tombait sur place, au milieu des autres vaincus impassibles.
Un vaincu qui n'a pas démérité ne se tue pas lui-même , il laisse le sale boulot au vainqueur.
L'aventure du joueur est finie, Juan a misé sa vie dans la guerre, la partie est perdue, qu'ils prennent la mise. Il devra attendre 3 jours le tournage de ce scénario.
Les italiens arrivent et les 49950 soldats restants seront répartis dans les différentes prisons de la région valencienne. Affecté à celle d' Orihuela, Juan, anti-militariste mais capitaine de cavalerie l'ex-Armée du Levant, aligné de nouveau dans la cour avec ses compagnons, écoute
l' interminable discours de rédemption du commandant espagnol de la prison, qui se conclut par :
« les officiers et les commissaires politiques, un pas en avant ! »
Pas trop tôt !
Le capitaine, avec d'autres, sans se le faire dire
2 fois, s'avance.
Ceux-là sont regroupés, enfermés dans une cave, ils seront fusillés à l'aube, c'est le tarif d'Honneur. Après tout, c'est Don Quichotte qui a perdu cette guerre.
Mais voilà :
Dans la nuit, alors que les condamnés se donnent du cœur en consolant les vacillants et en chantant El ejercito des Ebro , le commandant de la prison est remplacé.
A l'aube, ceux de la cave sont ramenés dans les cellules et entassés avec les autres prisonniers. Me cago en Dios ! ("Je chie sur Dieu! ») Avec cette bureaucratie franquiste de merde, on peut même plus être fusillé comme il se doit et finir en bon héros.
Adieu Quichotte, bonjour Sancho !
Lorsque le nouveau commandant recommence le rituel de la cour, quelques jours après, Juan ne refait pas le pas en avant.
Entre-temps, le goût de la vie et la curiosité lui sont revenus, en attrapant des mouches à l'araignée de la cellule pour observer comment elle va les gober, saloperie d'instinct de vie.
Les mois suivants, il subira avec une crainte permanente, toujours debout dans la cour, les inspections quotidiennes des phalangistes de toutes les régions d'Espagne, qui viennent pour reconnaître en les dévisageant des gens connus comme militants républicains de leur village ou de leur quartier, ce qui, quand cela se produit, signifie sans plus de formalités la cave et le mur de l'aube suivante.
Mais la Mort ne veut plus de Juan, et par miracle aucun fasciste n'identifiera le communiste en vue qu'il avait été, à Cordoue sous la dictature de Primo de Rivera, à Barcelone dans les premières années de la république.
Comme on ne lui trouve rien en matière de « crimes de sang », il ne sera condamné qu' à 12 ans de prison, et il ne lui restera plus qu'à être Sancho P. pendant 2 ans, le temps de s 'évader, de passer en France pour tomber dans les Pyrénées sur une patrouille nazie, de séjourner 2 mois à apprendre l'allemand dans la forteresse de Bayonne, le temps que la Kommandantur locale vérifie l'exactitude de ses déclarations concernant la nationalité argentine qu'il avait acquise en 1925, et le relâchent, libre dans la France occupée.
C'est bien la seule époque de sa vie où ses multiples tentatives de jouer les Sancho auront été couronnées de succès.
LETTRE parvenue à son auteur, envoyée par Juan M.
Ton cerveau, 5 août 2003
Mon fils chéri,
Tu dis que je suis nulle part, or tu es en train de me lire : je t'écris, donc je suis. Précisément, je réside en un lugar de tu cerebro de cuyo nombre no quiero acordame ( paraphrase de la 1ère phrase de Quichotte : dans un lieu de la Manche dont je ne veux me souvenir du nom, ici du cerveau), et c'est de là que je t'envoie la présente. C'est ma façon à moi d'être après avoir été, la seule pour un athée qui se respecte, et tu sais combien je me respecte. Mais tu prends quelques libertés avec ce qu'il reste de moi en toi, à te lire j'ai l'impression qu'elle reflète les rêveries qu'un souvenir pourrait avoir si les souvenirs avaient eux-mêmes de la mémoire : je me fais l'effet d'être à travers toi el recuerdo de un recuerdo.
Je te laisse la responsabilité de l'affirmation selon laquelle mon dernier voyage n'était pas une aventure.
Pour moi, c'était l'Aventure Dernière, évidemment pas comme une quête récompensée par la découverte d'un Nouveau Monde, mais bien du jeu de qui convoquera qui : le mortel ou la Faucheuse. Je voulais traiter avec Elle, et ce fût ma dernière quichottade.
Quant à tes opinions sur Quichotte et Sancho, elles sont bien d'un français.
Mon fils, je ne te le reproche pas, c'est moi le responsable, c'est moi qui t'ai voulu français, même si je ne le regrette aucunement.
Tu t'égarais à tes 16 ans quand tu voulais devenir espagnol, que tu militais à Paris dans la Jeunesse communiste espagnole clandestine, toi qu'en Espagne on prenait à ton accent pour un italien ou un argentin .
Je t'ai aidé, moi qui n'ai jamais voulu devenir français et qui circulais en Europe avec mon passeport argentin, qui ai récupéré à Madrid la nationalité espagnole 2 ans après la mort du cabron et 6 mois avant de mourir, je t' ai aidé à contempler la vérité en face : que tu es du pays de ta mère, du pays de la Liberté, de la Révolution et de la Culture, que tu avais grandi et fréquenté l'école à Paris et pas dans ce pays de merde englué dans l'arriération, l'humiliation et la dictature.
La vie, où tu es arrivé par le plus grand des hasards (imagine, si le commandant de la prison d'Orihuela n'avait pas été muté cette nuit-là), n'est possible que si on la joue aux dés, lesquels, c'est connu, jamais n'aboliront le hasard.
Appelons ça la destinée, celle de conduire sa propre vie au gré des aventures choisies, et qui nous permet de limiter au minimum la dose de destin tracé dès la naissance, celui de Sancho P., qui tend à nous faire suivre les ornières de la reproduction à l'identique, des cadavres dans les placards et de la routine de l'ordre moral.
La seule contribution des êtres du versant Pança est de chier partout, d'amonceler toujours plus de merde dans l'univers en enrichissant l'immense Trésor de la saloperie.
Je n'irai pas jusqu'à dire que ce sont eux les idéalistes du Réel, mais en tout cas ils sont totalement surréalistes.
Salvador Dali n'a pas représenté Sancho. Dommage encore qu' Avida Dollars (anagramme de Salvador Dali, inventé par Breton ou Aragon ?) a fini par aller chier en compagnie de Franco.

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