INDIA FOR EVER

Nous passons rûdement de l'aube des peuples au milieu des années 60, et au-dessus de cette vie si outrageusement vivante, des yeux ni tristes, ni gais, qui ne disent rien, qui signalent seulement une âme flottante, détachée...

10 jours de pluies torrentielles... Tout ce que vous avez voulu savoir sur la mousson sans jamais oser le demander...!

Où est l'Inde mythique et sensuelle?

Les hommes ici sont des ectoplasmes en rût et s'ils le pouvaient, ils sauteraient à pieds joints dans nos petites culottes!

Nous dérivons dangereusement de l'optimisme délirant au pessimisme souriant.

L' extrème misère a un visage mais il nous est totalement anonyme... Rien qui ressemble à l'irréductible accusation du monde qu'est un mourant qu'on aime.

J'ai beaucoup pensé aux absents. Tout m'est proche quand je suis loin, et les morts, et le temps d'avant.

Quelque chose en nous va et vient, sans doute mal arrimé.

Encore 1 mois et je commets un génocide

Au terme de ce voyage aveugle et sans écho, j'ai l'âme d'une meurtrière

 mais...

L'Inde ne nous arrachera pas le meilleur de nous-mêmes.

5000 kms en bus... Le bus fait des bonds de 30 cm quand il ne roule pas sur de la tôle ondulée, nous nous accrochons à chaque virage pour ne pas retomber brutalement sur les banquettes en bois.

Ces banquettes sont prévues pour 1 personne et demi  ce qui est...pratique, l'autre moitié de la personne se trouvant ainsi  assise sur nos genoux!

Un indien jette ses mains pleines de doigts sur mes seins en pleine nuit, je le repousse, le temps d' enrouler ma ceinture autour de mon poing et de le rejoindre au fond du bus où il se terre, couché, en position foetale...

J'aurais mieux fait de le frapper jusqu'au sang, la colère ne m'a plus quittée ensuite.

Nous subissons de nombreux contrôles avec fouille.

Le long des routes, des mares noires à l'odeur fétide où flottent trognons de choux et reflets de mazout.

Des singes nous regardent passer avec une espèce de frénésie triste. Ils font quelques pas en long et en large, la queue recourbée, clignant des yeux comme s'ils cherchaient à percer le secret de ce qui nous sépare et à comprendre en venant tout près de nous, pourquoi ils ont été laissés au bord d'une vie dont ils ont le pressentiment ou la nostalgie.

 

 

Le jour de la catastrophe ferroviaire de Quilon qui fit plusieurs centaines de morts, nous avons pris le bus... Bien avisées!

Agression de Sophie par un gang de bananes volantes dans ce bus où nous passerons...26 heures! 2 pauses pipi en tout et pour tout...

A l'arrivée, les redoutables rabatteurs d'hôtel. Une méthode infaillible: attendre en souriant qu'ils soient tous autour de vous (ce qu'ils ne manquent jamais de faire!), prendre toutes les cartes de visite des hôtels, les battre et les redistribuer!!!!

Succès garanti!

Voyager avec son propre sac à viande évite bien des problèmes métaphysiques...comme de dormir dans de la purée de fourmis!

Les draps sont lavés par terre dans de grands claquements et de grandes éclaboussures de savon et...ils sont blancs!! Faudra m'expliquer...

Les pâles du ventilateur au plafond tournent bizarrement et menacent de nous décapiter, sans parler du bruit du moteur qui devait être un aspirateur...dans une vie antérieure!

Un garçon d'hôtel frappe à la porte de notre chambre, nous avons beau lui dire " minute please", il continue de défoncer la porte. Derrière lui, 6 indiens qui mâtent.

Le premier vient prendre la poubelle, le second la vide, le troisième la ramène, le quatrième enlève les draps, le cinquième amène des draps propres, le sixième refait le lit, le septième amène le papier toilettes...

et nous...

nous sommes USEES!!!!

L'Inde, folie des encombrements et de l'entassement humain...jusque dans notre chambre!

Poursuivies par des lépreux puis par un fou armé d'une machette qu'il brandit en hurlant...

Nous n'avons que 18 ans...

Un tronc humain dans une petite caisse roulante se déplace à l'aide de fers à repasser d'un autre temps...

A ce vieil homme à qui je n'ai rien donné... J'essaye de ne pas nourrir mon remords dans chaque regard pour tenter d'y lire ce qui n'y est peut-être pas.

Les regarder et leur donner sur le bord de cette page un peu d'existence comme s'il fallait me guérir de la douleur d'avoir vu

la mort, si proche,

 ces corps décharnés couverts de mouches dans les caniveaux

 

La superbe plage de Goa qui devait nous faire rêver d'éternité, a des airs de marée noire.

Combien de pathétiques hippies ont oublié de repartir...?

Nuit interminable passée dans cet hôtel fantôme, Sophie s'agrippe à ses bouteilles toute la nuit!

Pas furtifs et chuchotements devant notre porte sans verrou jusqu'à l'aube. Nous veillons, redoutant à chaque instant une attaque.

Voilà pourquoi le gérant était aussi peu enthousiaste à l'idée de nous louer une chambre!!

Les fréquentes pannes d'électricité ajoutent à l'ambiance glauque.

Des meutes de chiens errants hurlent à la mort devant l'hôtel à 3 heures du matin.

Le jour se lève sur nos vies, enfin.... 

 

Superbe réserve animalière avec ses...vaches et quelques canards, ne pas oublier les canards...

Nous sommes chargées comme des baleines et ils nous demandent encore si nous allons faire du shopping!

Menaces réitérés, partout : "si tu m'achètes quelque chose, après tu pourras dormir sur tes 2 oreilles!"

Ils profitent de la foule pour nous donner des coups de coudes pour ... toucher notre poitrine. C'est lâche et ça fait mal!

Offrande lumineuse sur une feuille de bananier, quelques fleurs et une petite bougie déposées sur l'eau en même temps que notre voeu silencieux : un Bhôpal au masculin.

Odeurs âcres de cannelle, de bois brûlé,  de menthe et de safran...

Douceur écoeurante, odeur de girofle, de chair et de bois brûlés. L'odeur du Gange nous recouvre et celle des fleurs et celle de l'encens.

De grandes ombres très agitées vont et viennent en contre-jour sur le flamboiement rouge,

bientôt nous n'entendrons plus que murmures et grondements de voix, craquements des os et du bois qui éclatent dans le feu.

Un homme armée de baguettes saisit une jambe calcinée pour la déposer sur le dessus du bûcher...

Et ce sont toutes nos définitions qui volent en éclats...

D'étranges flottaisons rejetées par le courant, stagnent au bord du Gange. Dysenterie, hépatite, typhus et choléra y sont tapies...

 

Beaucoup de douceur sur ce chemin bucolique mais le square a servi de latrines à tout un quartier!

Une eau clapotante m'emplit l'intérieur de la tête...

Un voile gris, charbonneux, recouvre la ville, paysage crépusculaire digne du Londres de Dickens...

"Que les souvenirs m'entrainent et j'aurai des yeux ronds comme le monde" disait Eluard... Les miens sont fatigués et PAS un pompier à l'horizon.

Le soleil s'est couché sur le cadavre de mon courage...

Arrive un moment où on ne quitte pas l'Inde mais où on s'en échappe...

Soledad (1988)



Article ajouté le 2007-11-05 , consulté 69 fois

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