QUATORZE JOURS...
Mississippi, mai 1987
Pénitencier de Parchman,
quartier des condamnés à mort
Edward EARL JOHNSON, jeune noir de 26 ans, est accusé d'avoir assassiné un policier blanc en 1979 .
Toutes ces années, Johnson, tu n'as cessé de clamer ton innocence.
Ces aveux, tu les as signé sous la menace de la police locale.
Tu le dis sans haine, sans passion : tu restes persuadé que tu seras rejugé, acquitté ou gracié.
Tes gardiens eux-mêmes, ne sont-ils pas convaincus de ton innocence ?
Quatorze jours à vivre…
12 mai : « Désagréable de se rapprocher de la chose, Johnson ? »
14 mai : Administration méticuleuse, consciencieuse.
Le directeur se prépare à superviser sa toute première exécution.
Essais techniques : un tout petit cœur de lapin s'arrête de battre dans cette très performante chambre à gaz.
A travers 1000 échos, tu entends tous ces préparatifs mais tu n'as pas peur :
ton exécution est tout simplement impossible.
15 mai : Ils te disent trop calme, comme détaché de toute cette agitation.
La caméra te trahit : gros plan sur tes mains, tremblantes.
Je sais la certitude de ta mort, et pourtant…
J 'espère désespérément, absurdement, le « coupez » du réalisateur, le brouhaha rassurant des techniciens.
Mais non, c'est obstinément, définitivement pour de vrai.
16/17/18 mai :
Les recours s'épuisent, les uns après les autres.
19 mai : Si aucun contre-ordre n'arrive d'en haut, tu seras exécuté 1 minute après minuit.
Ultimes retrouvailles familiales autour d'un repas…déjà ce goût âpre de la mort, Johnson ?
Les chants, les rires, les prières et les tiens embrassant les gardiens ajoutent encore à l'horreur.
Tout le monde se sent mourir ce soir…
Tu les regardes partir un à un, avec une dignité insoutenable et je suis glacée jusqu'au bout des doigts.
Cette solitude d'un seul coup, c'est le silence de la mort, à la limite du cri.
Même si ce couloir est long, même si tu pleures, Jo,
oublie le temps et l'heure…
Oublie que tu es celui qui doit mourir.
23 heures: ton avocat repose doucement le combiné, l'ultime recours a échoué.
Il te passe le bras autour des épaules et te dit, aveu de son impuissance :
« on ne peut plus rien »
L'espoir est tué.
Tu te tais.
Tu te passes la main dans les cheveux, tu vas mourir dans une heure.
Tu le sais.
Tu as ce regard vers la caméra et tout à coup,
j'ai peur, peur d'avoir perdu le sens du monde.
Je préfèrerais t'entendre crier, hurler car il t'aurait servi alors de vivre pour nourrir de toute ta force ce cri-là.
Mais non.
Tu dis simplement : « je suis fatigué, j'ai sommeil… »
23 heures et 30 minutes :
« J'oblige tout le monde à rester éveillé », chuchotes-tu d'une voix lasse.
Le directeur s' asseoit tout près de toi pour t'expliquer que dans 10 minutes, on va venir te fixer un appareil sur la poitrine pour enregistrer l'arrêt cardiaque et après…
Après ??
TOUT DE SUITE, accuse ton regard.
C'est au tour du journaliste :
"Maintenant, on va se retirer… »
00 heure et 1 minute :
La porte se referme sur ta vie.
Jo, je te donne ces innombrables petites bulles de chagrin et ce crépitement d'étoiles comme autant de signaux pour te dire qu'on te garde ta place au milieu de nous.
Tu sais, Jo,
la vraie mort,
c'est l'oubli.
Repose en paix.
La femme avec qui tu étais la nuit du meurtre, celle qui aurait pu t'innocenter,fût retrouvée peu après ton exécution...
Soledad

Commentaires