A ceux qui veulent mourir debout
D'abord pardonnez-moi le mal que j'ai pu vous faire, les difficultés que je vous crée. Mais pour une fois, pour la 1ère fois peut-être dans ma vie, laissez-moi penser à moi.
Je n'ai jamais été déprimé, pourquoi aurai-je commencé sur le tard? Depuis ma 6 ème année je suis un mélancolique, ce n'est pas la même chose. Le dépressif se hait, se déprécie, le mélancolique s'aime bien, le peut même beaucoup, mais subit le poids d'une culpabilité sans limites.
C'est en toute lucidité, sans plus de désespoir que j'ai connu après le suicide de Juliette, ni amertume que j'ai décidé.
A 6 ans, j'ai involontairement provoqué la mort de la grand-mère qui m'avait élevé, la maladresse de mes parents m'en a fait porter le poids. Je n'ai pu continuer à vivre qu' en justifiant chaque minute de ma vie, au sens social du terme, je suis très fier de ce que j'ai pu réaliser malgré moi-même, du moins une partie de moi-même devrais-je dire.
A mon propre regard, car presque tout ce que j'ai accompli l' a été dans le secret,dans l'illégalité révolutionnaire (FLN et en RDA,actes terroristes du peu qu'on sait), ou bien de personne à personne, mais cela suffit à mon orgueil, j'ai fait beaucoup. Ce que j'ai fait illégalement sans doute au nom de ce qui s'est révélé de sinistres illusions, mais je n'en savais rien, ou n'en voulais rien savoir.
Je recevais aussi de la vie d'extraordinaires jouissances. Le Monde m'a toujours été perçu sensuellement, fait pour le plaisir, de la vue d'une herbe au goût, au toucher de la peau d'une femme qu'on aime.
Les illusions se sont dissipées, il ne m'est plus resté qu'une jeune femme à "sauver" et j'ai échoué. Rien n'est resté.
Depuis ma 10ème année j'ai pris Paul Lafargue pour modèle. Ce gendre de Marx, auteur d'un " Eloge de la paresse", avait décidé, avec sa femme, de mourir lorsque l'âge les aurait amoindris.
J'en suis arrivé là. Même la sensualité vient à manquer.
Mon corps, dédaigné depuis la mort de Juliette, commence à me faire souffrir, dégénerescence diabétique accelérée par cette déprise. Je n'ai jamais pensé que la souffrance soit justifiée par quoi que ce soit. Elle peut juste être compensée par le sens de la vie. La mienne n'en a plus ici. Je ne retire ni assez de joie, ni assez de plaisir de ce que je fais. Mon métier de prof, qui me semble toujours un des seuls métiers à sens, ne suffit pas à remplir la vacuité du reste de mon existence, le fait que je ne me fasse plus assez d'illusions pour croire "sauver" le Monde, ne serait-ce qu'une personne!
J'ai toujours été matérialiste, au sens philosophique.
On me prouverait qu'un ou des dieux existent que je les admettrais comme une propriété jusqu'ici ignorée de la matière! Mais mon inconscient, comme pour nous tous, sent cela autrement et le seul sens fort que je puisse trouver encore à ma vie est celui qu'il m'a soufflé, de rejoindre Juliette, de briser le mur de solitude et de souffrance qui s'était crée autour d'elle.
Je refuse que quiconque dise que je meurs à cause d'elle.
Pour elle, peut-être.
Mes ancêtres les Gaulois se suicidaient pour des raisons analogues. Si vous connaissez quelque peu de la civilisation celtique (à défaut des Latins) vous pourrez comprendre mon geste.
Je meurs debout, pas par dégoût de la vie, ni par amour de la mort, simplement pour continuer à être ce que j'ai toujours été, quelqu'un qui donnait un sens à sa vie, aussi paradoxal que cela puisse sembler être.
Adieu donc.
Ne vous sentez pas coupables, rien ni personne n'aurait pu m'empêcher de faire cela. Certains ont essayés. Je n'ai jamais souffert de solitude. Je ne suis pas brisé, ni n'ai appelé au secours, ni ne fait de mon suicide une agression contre quiconque.
Ceux qui voudraient en savoir plus peuvent s'adresser à mes proches pour obtenir le récit que j'ai écrit des 4 dernières années avec Juliette puis avec l'ombre de Juliette. Ils comprendront peut-être alors pourquoi j'ai attendu 2 ans pour la rejoindre, à la fois pour ne pas paraitre céder au désespoir et pour donner à ceux qui savaient, et qui en ont eu le courage, le temps de faire leur deuil.
Mon père, qui aurait mieux fait de se suicider 2 ans plus tôt...
"J'ai aimé Juliette à cause de toi,
et je t'aime aussi au travers de Juliette.
Je meurs en combattant.
Ne laisse pas tomber Mama"
J'ai laissé tomber Mama, refusé cet héritage-là, jeté ses armes, attrapé mon appareil photo et suis partie sur les chemins du monde...
Ce que j'ai gardé de lui:
ma capacité à rebondir, à serrer les dents, à aimer, à m'enthousiasmer, la certitude qu'il y a derrière moi une forteresse qui peut s'ouvrir pour me protéger, que tous les humains ne sont pas des salauds ou des faibles, qu'on peut donner, et qu'aux pires moments de la vie, on peut crier: "Victoire, je vis!"
J'ai gagné de la vie cette force que personne n'a le droit d'être un échec pour moi, pas même mon fils, quelque soit la vie qui sera la sienne.
L'échec n'existe pas, l'échec c'est quand on ne tient pas parole, l'échec c'est quand on se déçoit...
L'échec c'est de rester à l'endroit où on est tombé, ce n'est pas de tomber
De mes ancêtres, un fût battu à mort par un seigneur pour avoir réclamé son dû, son petit-fils prit possession en 1791 du château, y pénétra à cheval dans la chapelle, l'y fit boire dans le bénitier et fit raser le château par ses compagnons...
Au milieu de la nuit,
il demandait le soleil,
il voulait le soleil,
il réclamait le soleil
Complainte de l'homme exigeant
(Jean Tardieu)
Je veux la lune...

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