EPILOGUE
- C'est à vous que Line avait offert l'hospitalité !
- L'alcool n'explique en rien votre comportementEn tant qu'avocat général représentant les intérêts de la société, les éléments à décharge sont :
- Votre fort sentiment pour Elle
- Vous n'avez pas maquillé votre crime
- Vous n'avez pas fui
- Vous avez tenté de vous suicider
- Votre crime serait davantage un crime de désespoir
Il nous demande de hiérarchiser l'horreur.
Vous n'êtes pas irrécupérable, il y a peu de risques de récidive si vous recevez des soins et si vous travaillez sur vous-même.
Le ministère public requiert une peine de 20-22 ans.
Ce qui se passe à cet instant est d'une rare intensité.
Ces plaidoiries sont de grands moments de théâtre, pourtant dramatiques. Nous sommes emportés par le jeu de ces acteurs de la justice. Par-delà l'admiration de ces grandes proses, c'est avant tout le sentiment d'une grande compétence qui se dégage de cette cour.
Nous partons déjeuner avec au menu de la viande blanche pour tous. Il faudra du temps pour stopper cette hémorragie…
PLAIDOIRIE DE VOTRE AVOCAT :
Il se révèle maladroit en revenant sur le choix des jurés. Il a entendu une voix de femme dire :
« Ah ben oui, un chômeur, évidemment »,
phrase chargée de préjugés et a tenté ensuite de récuser toutes les jurées provenant de cette rangée.
J'étais dans ce secteur et parmi nous, il y avait aussi la voisine de Line !
Je crois surtout que toutes les femmes se rapprochant de l'âge de la mère de Line étaient potentiellement menaçantes pour votre défense et ce sont avant tout ces critères là qui ont prévalu.
Il revient sur le sentiment de Line pour vous homme turc et Rmiste, sentiment qu'elle ne POUVAIT pas reconnaître par rapport aux organismes sociaux alors qu'elle tentait de récupérer la garde de sa fille.
Il y a bien eu 2 mois de bonheur et non 8 comme le citait l'avocat de la famille.
La voisine dit :
« C'était bien, c'était harmonieux »,
ce temps où elle vous a vu ensemble, à quelques heures du drame…
Comment C serait-il capable de reconnaître qu'elle ait pu s'attacher à quelqu'un comme vous, d'où cette tendance à dire :
« Si elle l'a choisi, c'est qu'elle y était forcée, sous son emprise… ! »
N'y avait-il pas que cette solution pour accepter de ne PAS se remettre en question ?
TOUS ici ont échoué à aider Line à se sortir de l'alcool.
Vous pleurez pendant l'intervention de votre avocat et je me demande pourquoi.
Que pleurez-vous ?
Qui pleurez-vous ?
Votre avocat parle de cette relation qui a bien existé, relation qui nous échappe, plus complexe qu'il n'y parait et il ajoute, en vous désignant… :
« Ce n'était pas cet homme là, il y a 5 ans, qui vous paraît aujourd'hui sec, qui semble ailleurs, qui n'écoute pas ! »
Bien sûr, il y a eu ces 5 années de détention provisoire…
Le 2 juillet, vous assistez aux échanges entre le chauffeur et Line, vous qui pensiez compter pour elle ( cherchait–elle à vous signifier la fin de votre relation ? ) et vous dit même que vous pouvez rester !
Vous passerez le reste de la nuit dans votre voiture.
Mais le lendemain, c'est ENCORE Line qui vous rappelle !!
Ce n'est pas le comportement de quelqu'un qui aurait peur …
Et même à 4,65 grammes d'alcool par litre de sang, peut-être était-elle encore en état de parler et de dire :
« Je fais ce que je veux, je suis chez moi. Si demain, je veux coucher avec un autre homme, je le ferai. »
C'est CETTE phrase qui a trouvé écho, l'écho d'une très grande souffrance, c'était comme de vous dire que vous n'étiez RIEN.
Vous avez été congédié, vous vouliez son pardon. Plus encore, vous auriez aimé être en mesure de lui accorder votre pardon dans VOTRE culture.
Est-ce qu'on peut prétendre que vous étiez sain d'esprit en portant des coups d'une telle violence ??
Est-ce qu'il n'y a pas quelque chose que l'audience n'aurait pas réussi à mettre en évidence ?
J'ai demandé sans succès qui avait payé votre avocat puisque vous êtes indigent. J'ai appris que vous aviez eu un commis d'office au début puis celui-là, d'un gros cabinet. Est-ce votre famille, votre communauté même si elle ne vous appréciait pas ?
Votre avocat reparle de cette violence réactionnelle donc en réaction à CETTE phrase ce qui écarterait la thèse de la préméditation.
Je ne peux m'empêcher de penser que cette phrase a bien été prononcée mais pas au moment où vous le dites donc bien avant votre passage à l'acte…Et dans ce cas, nous parlons bien de préméditation.
Votre avocat insiste sur le fait que vous avez bien essayé de mourir avec cet autre vous-même. Mais l'expert n'est venu que 4 ans plus tard pour examiner votre blessure.
Quant au gaz, les pompiers ont bien dit qu'on était passé tout près d'une catastrophe.
Votre 1er réflexe quand vous avez repris connaissance, a été d'appeler la police PAS LES POMPIERS donc nous n'avons pas la preuve que vous n'ayez pas voulu mourir cette nuit-là.
De plus, vous n'avez pas fui. S' il y avait eu préméditation, vous seriez parti.
Nous ne parlons pas d'un crime culturel mais d'un acte de démence.
Si c'était un crime culturel, vous n'auriez pas essayé de vous donner la mort.
C'est incompatible.
Votre avocat raconte comme il est difficile d'échanger avec vous, en tant qu'avocat, en tant que visiteur de prison, celui-là même qui suit votre procès, quelque part dans la salle.
Vous attendez votre sentence…
Il rappelle que vous vivez en circuit fermé, que votre tête tourne sur elle-même ( ! )
Je pense à la tête de Line…
Il nous demande de prendre en considération votre âge : à quel âge nous permettrons-vous de sortir ?
Plus tôt vous sortirez, plus grandes seront vos chances de réinsertion…
2 questions vont être débattues :
- Etes-vous coupable de lui avoir volontairement donné la mort ?
- Avez-vous agi par préméditation ?
Nous nous retirons.
J'avoue qu'il a été capital de nous préciser que voter la préméditation ne devait pas être le moyen d'être assuré que la peine serait exemplaire en raison de la barbarie de votre acte. Plusieurs d'entre nous ont pensé que si la préméditation n'était pas retenue, nous ne pourrions plus voter une longue peine.
Un assassinat peut être puni d'une peine de prison allant de la perpétuité à 30 ans, 29, 28, 27, etc.
Pourquoi d'une peine de prison à vie, passe - t'on directement à 30 ans? Pourquoi n'y a t'il pas de peine intermédiaire?
L'explication doit remonter à tellement loin que tout le monde a oublié. Peut-être du temps où l'espérance de vie était moitié moins longue, du temps du bagne ?
Quand on pense qu'il n'y a pas de cumul de peines en France, cela laisse rêveur.
Le système judiciaire américain est certes critiquable mais au moins s'agit-il de VRAIE perpétuité et la famille est-elle assurée que l'accusé a payé pour LE crime qui lui a ravi son proche.
Si un criminel s'en prend à mon enfant puis à d' autres, comment saurai-je si c'est pour MON enfant qu'il purge cette peine? Comment faire son deuil dans ces conditions ?
Au moins, avec 150 ans de prison, sommes-nous assurés que le criminel ne ressortira pas et qu'il a payé pour CHACUN de ses crimes. Cela me paraît essentiel pour les proches des victimes.
Ne serait-il pas temps de réformer le système, de s'aligner très simplement sur l'Espagne ?
Ce n'est pas si loin l'Espagne et c'est déjà l'Europe, nous dit-on…
De même, arrêtons de dire que la population carcérale augmente, elle est proportionnelle à la croissance de la population française, tout simplement.
Repensons la responsabilité des médias et des journalistes pour enflammer l'opinion publique. Nous sommes surinformés et paradoxalement totalement désinformés.
La liberté de manipuler les foules ne doit pas prévaloir sur la liberté d'informer.
La parole des enfants victimes est de nouveau dénigrée depuis le procès d'Outreau.
Je vous livrerai juste les éléments que j'ai retenu de ce procès et que j'ai développé :
Ce n'est pas un crime passionnel puisque vous dénigrez Line. J'ai bien compris que ce crime est exacerbé par votre culture sans être un crime culturel et qu'il s'agit davantage d'un crime sexiste dû à une défaillance narcissique.
J'ai retenu la violence de votre père, emprisonné dans votre enfance, suite un coup de poignard.
J'ai surtout relevé de trop nombreux éléments de contradictions et éléments non vérifiés concernant :
- l'origine de votre ex-épouse
- la preuve de votre divorce et de dispositions relatives à la garde de vos enfants
- l'existence de ce réseau mafieux
- l'existence d' Annie, cette psychologue
- la preuve de ces temps travaillés
- l'existence de ces 8 mois de vie commune et heureuse avec Line
Vous êtes dans le déni par rapport à la violence en général (violences familiales, violences conjugales) et par rapport à votre alcoolisme chronique.
Vous regrettez de ne pas être mort mais ne regrettez pas votre acte (éléments rapportés par vous-même et par votre co-détenu).
Je me suis demandée quelle était la part de manipulation ou d'affabulation dans ce que vous nous avez dit car il y a un trop grand décalage entre votre version aujourd'hui et votre déclaration à l'époque des faits.
L'enquêteur de personnalité a rapporté que vous CHERCHIEZ à faire apparaître vos problèmes sous l'angle de problèmes neurologiques et culturels.
Dans votre pays, avez-vous dit à cet enquêteur et à votre co-détenu, vous ne seriez PAS jugé pour ces faits !
Vous évoquez des problèmes de persécution (complots liés à votre ex-femme puis à la famille de Line. Elle serait entrée en dépression, aurait bu, vous seriez entré en dépression à cause de la fille de Line et de ses parents et c'est ça qui vous aurait fait penser au suicide). Vous ne souffrez pourtant d'aucun délire de persécution, d'aucune paranoia, d'aucune dépression !
Vous ne vous rappelez pas l'égorgement alors que vous en avez parlé à votre co-détenu dont vous ne vous souvenez pas non plus…
Vous lui auriez pourtant parlé de 6-7 coups de couteau, les autres ayant été porté par les policiers eux-mêmes !!!!!
Vous dites avoir été sous l'emprise de l'alcool alors que quelques heures plus tard, votre taux d'alcoolémie était de 0 g/l.
Vous LA faisiez boire, plusieurs témoins vous ont vu vous rendre chez Line avec des bouteilles d'alcool.
Les dates de vos lettres sont fantaisistes. S'agit-il vraiment d'erreurs ????
Line aurait lu certaines de ces lettres, nous n'en croyons pas un mot. Ces lettres étaient bien trop effrayantes pour ne pas avoir pris la fuite.
Vous dites :
« Si j'avais eu l'intention de préméditer, je
n'aurais pas laissé ces lettres ».
« Une fois, on a failli se suicider mais j'ai essayé de la consoler ».
J'en doute fort car JAMAIS Line n'a exprimé d'idées suicidaires (il y avait probablement quelque chose de plus inconscient chez elle dans cette destruction par l'alcool mais qu'elle ne verbalisait pas)
Si ce projet avait été commun, pourquoi écrire :
« pardonnez-MOI » et non « pardonnez-NOUS » ?
Vous avez changé de couteau (aviez-vous peur de vous faire mal avec le grand couteau ?), les autres couteaux ne coupaient pas…Le légiste a pourtant hésité entre le grand couteau et le Laguiole pour Line, preuve que le Laguiole coupait bien !
Vous ne retrouviez pas le grand couteau et nous parlez même d'une panne d'électricité !
A votre communauté, vous parlez de faire monter la femme dans votre voiture et de vous jeter dans la Seine ou de le faire si vous arriviez à faire sortir la femme ! Vous parlez déjà là d'un meurtre suivi de votre suicide, Monsieur R.
L'acte de faire monter ou de faire sortir cette femme évoque de la violence et en aucun cas une participation volontaire de Line !!
Vous élaborez peu et êtes dans une revendication d'autorité plusieurs fois bafouée, par votre ex-femme puis par Marie.
Vous ne souffrez d'AUCUN trouble psychopathologique, d'AUCUNE maladie mentale (même pas une toute petite névrose ! )
J'avoue que c'est ce qui m'a le plus troublé.
Vous n'êtes pas fou. Cela aurait été tellement plus confortable mais je ne serais pas là aujourd'hui, face à vous.
Il n'y a AUCUNE injonction de soins vous concernant.
Vous semblez souffrir avant tout de cette position archaique et sexiste par rapport à la femme.
Je penche pour un grand désarroi au départ vous conduisant à ces idées de suicide puis à une préméditation de votre crime…
La Présidente dit qu'elle comprend mieux pourquoi on ne voulait pas de femme dans ce procès !!!
D'autres éléments apportés par le jury viendront s'ajouter aux thèses de la préméditation ou non - préméditation :
Vous aviez décidé que ce serait elle, la femme de votre vie, même si elle ne le voulait pas.
Vous lui avez fait payer l'échec de toute votre vie.
La tradition a exacerbé ce crime, pas la religion, vous n'êtes pas pratiquant.
Vos lettres n'étaient pas des lettres d'intention, il se serait agi de 2 délires différents à 2 moments différents.
Vous aviez en tête ce meurtre, seule solution à cet échec et auriez trouvé l'OPPORTUNITE ce soir-là.
Il régnait déjà une forte ambiance criminelle, l'idée du meurtre allait se réaliser de toute façon…
Vous avez pourtant été calme toute la journée qui a précédé votre passage à l'acte…
En conclusion, on ne peut habiller de passion une telle conduite, une exécution aussi sauvage et une exploitation de cette personne. C'est très grave.
A la question de la préméditation, nous votons NON et passons au vote de la peine.
Un meurtre est passible de 30 ans maximum, sachant qu'il y a malheureusement des crimes bien plus atroces ( meurtre d'enfant, tortures et actes de barbarie). Je pense au Gang des Barbares et à Yvan Halimi avec horreur, encore aujourd'hui.
De 30 ans, on passe directement à 20 puis à 19, 18, 17 ans, etc. En France, on aime les sauts vertigineux! Quel drôle d'arithmétique!
Nous avons voté et suivi les réquisitions de l'avocat général…
«Quand on aime, on a toujours 20 ans ! », nous dira avec humour, Madame la Présidente.
Combien de temps s'est écoulé dans ce huis clôt? Je ne le saurai jamais…
Nous retournons en salle d'audience, pour la lecture du verdict.
Il me semble que les parents de Line se serrent fort la main qu'ils se tenaient l'un l'autre.
Le temps va cesser d'être suspendu, accroché à ce procès. La vie s'écoulera de nouveau, avec des jours moins mauvais que d'autres…
Monsieur R, vous avez retrouvé votre impassibilité, probablement résigné.
Nous emportons avec nous nos questions sans réponse, nos doutes, nos incertitudes.
Votre avocat vous conseillera probablement de ne pas faire appel.
Un AUTRE jury et vous prendriez le risque d'investigations plus poussées pouvant mettre en évidence des éléments qui nous ont échappés et le risque d'une requalification de meurtre en assassinat…
Nous n'avons jamais su si Line avait eu des rapports sexuels avant de mourir, nous savons juste qu'elle n'a subi aucune violence sexuelle.
Cette information nous paraissait pourtant importante à nous, jurés.
Votre ex-femme n'a pas été retrouvée…Que nous aurait appris son témoignage?
Nous reste un sentiment de frustration que doivent aussi éprouver les professionnels de la justice : quelque chose nous a échappé et nous ne saurons jamais quoi.
Nous avons découvert avec effroi que suite à un concours de circonstances, nous pouvions NOUS aussi basculer, au nom d'une culture, d'une idéologie, de carences éducatives ou affectives, au nom d'une soumission à l'autorité, au nom de rien parfois…
Nous prions pour que nos enfants ne croisent pas la route d'autres Monsieur R…
Nous prions pour retrouver la paix.
Votre solitude nous a parfois touché, au-delà du sexisme, de la culture, de la barbarie de votre acte…
Nous retournons à nos vies avec le sentiment de nous être approché d'un peu plus près de ce qui nous fait vivre et mourir.
Line avait probablement une conduite suicidaire MAIS et c'est le PLUS important, elle n'avait pas CHOISI de mourir avec vous et encore moins de votre main.
Vos 2 solitudes se sont rencontrées mais elle est morte SEULE.
Je ne doute pas que vous ayez voulu mourir avec elle mais vous êtes resté au bord du chemin…
Quelque chose a changé mais j'ai toujours aussi peur des couteaux…

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