Mémoire de jurée 4
L’ imagination est parfois pire que la réalité…
La description des blessures que vous lui avez infligées a été bien plus insoutenable que la vue de ces photos. Sur ces photos, l’expression du visage de Line semble si calme…J’espère de tout cœur que l’alcool a atténué la douleur.
POURQUOI cet acharnement, monsieur R ?
Qu’avez-vous voulu prouver ?
Au nom de la guerre, on a tenté de justifier bien des massacres. Que combattiez-vous pour lui faire ça ? Au nom de quoi ? L’honneur n’est pas à ce prix !
Une photo me choque en particulier: vous , photographié par les policiers, à leur arrivée, adossé contre la porte, l’air hagard, je n’oublierai pas ce regard et pourtant, j’ai bien écouté les experts : vous n’étiez pas fou !
MAIS…quelle était cette lueur dans votre regard ?
Un des jurés ne parvient plus à affronter votre regard, il vous dessine pour conjurer la peur…
Nous nous quittons perplexes, comment vous juger en sachant si peu ?
La réponse est pourtant quelque part en nous, tout au fond de nous…
TROISIEME JOURNEE DE VOTRE PROCES
17 ème TEMOIN : LE PSYCHIATRE chargé de votre expertise
Vous avez dénigré Line, une femme alcoolique, très libre, fragile, frivole…Ce qu'on n'entend pas habituellement dans ce type de crime….Serait-ce là la dimension culturelle ?
Vous lui avez raconté cette altercation avec Line, vous lui avez dit avoir trop bu ce soir-là.
(Les 2 faits seront démentis ensuite.)
Il revient sur votre passé, vous lui avez parlé d'une enfance heureuse avec ce père violent mais positivement investi.
Un père âgé, proche du génocide arménien, avec des troubles qui peuvent se transmettre sur 4 générations au moins.
Vous êtes dans le déni par rapport à votre alcoolisme.
Il ressort de cette expertise que vous êtes bien ancré dans la réalité, que vous ne souffrez d'aucun trouble psychiatrique, que rien n'aurait pu déstructurer votre personnalité.
L'homicide ne semble lié à aucun trouble paranoiaque ou psychologique.
Il a noté qu'il n'y avait pas d'injonction de soins vous concernant pourtant, un suivi pourrait être utile.
Vous dites avoir découvert avec Line un sentiment de jalousie et elle vous aurait entraîné à boire !
Cet homicide pourrait être lié au sexisme, à des causes psychosociales mais pas tant que ça puisque vous aviez déjà été confronté à l'épreuve du divorce.
L'expert préfère retenir la thèse de la défaillance narcissique, en nous apprenant au cours d'un brillant exposé que le crime passionnel n'existe pas.
Le crime passionnel est avant tout un crime d'absence d'amour propre, un crime du à une fragilité de l'estime de soi. La personne vit en symbiose, collée à l'autre.
En cas de menace de séparation, elle hésitera entre se tuer soi et tuer l'autre ce qui est la même chose car les 2 parties sont indécollables.
Un suicide raté fait souvent suite à l'homicide avec un deuil parfois impossible.
Ici, précise le psychiatre, C' EST DIFFERENT car vous parlez mal de la victime qui continue normalement d'être idéalisée, même après l'acte meurtrier.
Vous ne présenteriez pas de dangerosité psychiatrique et êtes accessible à une sanction.
A la question de savoir si vous êtes curable, il est répondu qu'il vous faudrait réussir à critiquer cette position manichéenne et sexiste par rapport aux femmes.
Mais que cette position est archaique donc ancrée au plus profond de vous.
Une psychothérapie devrait pouvoir néanmoins vous aider à faire un travail de deuil et à traiter cette défaillance narcissique pour éviter que vous ne refusionnez et ne recommenciez, monsieur R.
Mais pour vous qui n'élaborez rien, comment ce travail-là serait-il possible?
L'assesseur me rassure, m'expliquant que beaucoup ne récidivent pas uniquement par peur de retourner en prison…
Je me dis que ce n'est même pas avoir peur de la Loi ce qui supposerait de connaître la limite entre le bien et le mal mais plutôt de « comment faire pour ne pas se faire prendre…? »
J'observe de plus en plus ce comportement chez les élèves.
Nous apprenons que vous suivez une thérapie en prison mais que vous ne semblez pas avoir beaucoup évolué dans votre discours depuis le début de votre détention…
Je me demande si la fille de Line, bénéficie elle aussi de cet accompagnement…
L'atténuation de votre responsabilité pénale du fait de l'alcool n'a pas été retenue.
Vous ne lui avez pas semblé dépressif, à part la dépression habituelle liée à la prison.
Vous n'avez pas évoqué d'idées suicidaires les 2 fois où vous vous êtes rencontrés.
Pour lui, l'acharnement n'est pas forcément de la cruauté, il pourrait s'agir d'un comportement automatique dans lequel vous vous seriez mis du fait du stress.
Je ne peux m'empêcher de penser que 23 coups de couteau d'une telle violence, c'est long, c'est terriblement long et vous vous seriez arrêté pour passer à ce tout autre geste de l'égorger. Où est l'automaticité ici ?
« Est-ce que l'égorgement très important survenu en second, rentre dans cette automaticité? »
L'expert semble troublé, il avoue ne pas avoir été au courant de la chronologie de vos gestes :
« L'égorgement en premier aurait été logique (culturellement, par rapport aux moutons) là, je suis étonné, je n'ai pas d'explications… »
Nous nous regardons avec mon voisin, le trouble nous envahit…
Votre avocat soutient que la symbolique de l'égorgement n'a pas de rapport avec ce cas du fait de votre origine arménienne (chrétien orthodoxe).
L'expert dit que c'est faux, qu'il y a toujours contamination culturelle de la minorité par les coutumes du pays où elle vit mais que pour lui, de toute façon, ça ne change rien à ce qui a été dit.
Vos conditions de vie en détention sont examinées.
Vous travaillez en atelier et avez demandé à être seul en cellule. Vous suivez des cours de français.
Vous parlez pour la PREMIERE FOIS de votre crime comme d'un crime, enfin !
« La prison n'est pas un endroit pour moi,
jusqu'ici j'ai tenu mais j'ai toujours l'intention de mourir ».
Mais Monsieur R, les victimes survivantes sont, elles, enfermées TOUTE leur vie dans une prison : celle de leur mémoire blessée et de leur corps meurtri et sans libération conditionnelle possible…
Votre avocat vous demande :
« Vous voulez mourir à cause des conditions de détention ou à cause de ce que vous avez fait ? »
« J'aime toujours ma bien–aimée, je voudrais mourir avec elle », dites-vous.
Mais elle est morte seule, monsieur R… et vous ne saisissez pas les perches tendues…
Vous ne répondez toujours pas aux questions, vous semblez enfermé dans votre univers.
Vous souhaitez nous lire une lettre écrite au Procureur, vous êtes en larmes et je ne doute pas un instant de votre émotion…
Vous regrettez votre crime, parlez de Line comme de votre moitié qui, même si elle a commis des erreurs, ne méritait pas de mourir de cette façon…
Ne méritait-elle pas de ne pas mourir tout court, monsieur R ?
« On avait parlé de tous les projets (fonder une famille, se marier), je voulais un pardon, elle ne me l'a pas donné. Pardon au Juge, à la famille, au peuple français… »
Je réalise combien vous étiez seul à habiter ce sentiment pour Elle.
La force de ce sentiment était à la hauteur de votre solitude comme l'addiction de Line pour l'alcool, aussi profonde que sa solitude à elle…
PLAIDOIRIE DE L'AVOCAT DE LA FAMILLE :
Nous sentons que tout va s'articuler autour de la question de la préméditation.
L'avocat commence sa plaidoirie en insistant sur le fait que la famille de Line a dépassé le stade de la recherche de la vengeance même si elle est encore en colère. Elle cherche davantage la marque de votre repentir.
Il apparaît clairement que Line a replongé pendant cette période où elle vous a rencontré quand elle ne se présente pas le jour de l'audience concernant la garde de sa fille.
« C'est à compter de sa rencontre avec vous qu'on la perd » dira l'avocat.
Il parlera clairement de l'emprise que vous exerciez sur elle.
La communauté de vie n'a jamais existé sauf en mars avril mais il n'y a jamais eu de communauté de sentiments.
Ces « 8 mois de bonheur » n'ont pas été.
En mai, C revoit Marie ce qui est probablement le PLUS insoutenable pour vous.
Entre fin juin et juillet, il ne serait RIEN passé entre Line et vous.
Personne ne vous a vu boire, alors même que tous les gérants de bar ont été interrogé : vous preniez toujours des cafés.
Line n'a jamais été aussi ivre que ce 3 juillet, avez-vous dit, la thèse de l'altercation ne tient pas .
Aucune trace de coups sur le corps de Line ou sur le vôtre qui prouverait que vous vous êtes battus, aucun cri ou hurlement rapporté par le voisinage, tout était si calme…Et cette voisine qui était avec vous en début de soirée et qui rapporte une ambiance calme et détendue…
Quelques heures plus tard, vous êtes allé chercher le couteau quand elle était dans sa chambre, couchée ( ou pourquoi se serait-elle déshabillée ? Elle dormait nue).
C'est un élément majeur de préméditation.
L'avocat rappelle la violence des coups, en les mimant. J'ai un regard chargé de compassion pour la famille.
« 2 côtes éclatées par les coups de couteau ! 23 coups, c'est long, très long, horriblement long ! Hier soir, j'ai mimé ces gestes chez moi, je me suis arrêté à 7 ! »
Entre jurés, nous avons mimé aussi ces gestes, nous nous sommes aussi arrêté bien avant ce nombre terrible…
« Et cet acte de barbarie à l'état pur qui relève de la préméditation :
LE SYMBOLE DE L'EGORGEMENT…ne serait-ce pas là un acte de purification ? Quand je vous ai demandé si c'était une pute, vous avez hésité, avez acquiescé puis vous êtes repris en disant que c'était un peu ça. Elle vous a souillé ! Cet acte était d'autant plus pensé qu'il était écrit. Les dates sont fantaisistes, une de ces lettres ressemble étrangement à ce qui s'est passé le 3 juillet !
Au départ, vous parlez d'un suicide collectif, puis vous écrivez qu' elle vous a bafoué, humilié, que vous les arméniens et les turcs, vous vivez pour l'honneur, coucher avec un autre homme est inacceptable…N'y a t'il pas là une promesse de quelque chose de plus horrible, quelque chose de prémédité ? »
L'avocat se dit effaré par le degré d'alcoolémie chez Line.
L'avocat se dit halluciné par l'absence d'alcoolémie chez vous.
Sa conviction est que vous avez VOLONTAIREMENT alcoolisé Line !
Que penser ensuite de ces différents couteaux qui ne coupent pas, de votre appel en Allemagne et quand à 6 h, aucun secours ne s'est encore présenté chez Line, vous finissez par appeler la police française…
Cela ne ressemble en rien à l'ultime sursaut de survie du suicidant !
Je ne peux m'empêcher de penser aux phrases échangées avec son frère ou cousin (tout est si confus parfois avec vous !) :
« Venez chercher ma dépouille… »
Mais, ne vouliez-vous pas être enterré dans le même cercueil que Line ????
Bien sûr, cela n'aurait pas été possible mais c'est quand même le signe que vous aviez retrouvé votre lucidité et rapidement puisque vous les avez appelé peu après votre crime !
« Quand on réussit 23 coups de couteau qui vont percer le cœur, le poumon, le foie, les poumons et un rein et qu'on réussit une quasi-décapitation, pardon, on ne se fait pas qu'une plaie superficielle !!!! 5 jours d'ITT, même passés à 10 jours…A titre d'exemple, j'ai eu 8 jours d'ITT pour mon nez cassé ! »
L'avocat demande la requalification de meurtre en assassinat.
PLAIDOIRIE DE L'AVOCAT GENERAL :
C'est un jeune avocat qui occupe tout l'espace au moyen de gestes amples et qui capte l'attention en jouant sur les intonations de sa voix. La forme est captivante, le fond convaincant même si au départ, il nous a un peu décontenancé !
- Le premier verre retrouvé sur les lieux comprenait 14° d'alcool, le vôtre.
- Le second verre : 55° d'alcool, celui de Line !
Aucun voisin n'a entendu de dispute.
Aucune trace de lutte, de bleus, n'a été relevée sur vos 2 corps.
Il n'y avait pas de cris car Line était trop ivre, trop faible.
« Vous nous dites que le couteau ne coupe pas et pourtant, le grand couteau a très bien fonctionné lui, et n'était pas caché ! »
C même alcoolique, était le seul moyen d'ancrage de Line.
Sa relation avec vous était à sens unique.
Le travailleur social a rapporté combien Line luttait contre sa maladie, elle honorait TOUS ses RV, au point qu'il se soit inquiété quand elle n'est plus venue fin octobre, au point d'avoir cherché à la joindre.
Vous avez décroché pour lui dire que Line ne souhaitait plus lui parler.
Elle ne s'est pas présentée le jour de l'audience pour la garde de sa fille.
Line lui a révélé plus tard qu'elle était sous votre emprise et que vous la mainteniez dans l'alcool.
Vous la préfériez morte que sans VOUS.
Vous ne l'idéalisiez pas.
Le crime passionnel n'existe pas puisque c'est avant tout un crime du narcissisme.
« Votre crime est un crime sexiste, monsieur R. »
L' avocat tentera de démontrer la préméditation en 3 étapes :
1)
Vos amis turcs n'ont jamais fait état d'un projet de double suicide. Vous parliez à l'un de faire monter la femme dans la voiture et de se jeter dans la Seine et à l'autre de vous jeter en voiture si vous arriviez à la faire sortir…
Jamais Line n'a fait état d'envie suicidaire.
D'ailleurs, vous écrivez dans vos lettres :
« Ne ME blâmez pas, pardonnez- MOI » : c'est un singulier, pas un pluriel.
2)
La revendication de liberté de Line vous a installé dans un état anxieux, vous avez voulu réaffirmer votre honneur perdu.
« Nous les Arméniens et les Turcs, nous vivons pour l'honneur. Je me dirige vers la mort avec elle…Coucher avec un autre homme est inacceptable… »
Cette lettre a été écrite la VEILLE des faits car vous n'avez vu le chauffeur de car et Line qu'une SEULE fois et que ça ne s'est produit qu' UNE fois. Vous décrivez parfaitement la scène. Le « type » n'est autre que ce chauffeur.
Le projet était déjà écrit.
3)
Rien ne se passe de nouveau pour expliquer ce passage à l'acte, pas d'agression physique ou morale de la part de Line.
Elle était trop ivre.
La thèse de la bagarre est donc à exclure.
La décision de tuer a préexisté à l'action de tuer.
Vous avez été dans la cuisine chercher le couteau et ce n'était pas une pulsion, il y avait une part de liberté dans cette décision.
Concernant la nature barbare de votre crime, dans quelle mesure la façon de tuer doit-elle déterminer votre peine ?
Nous, jurés, devrons tenir compte de votre dangerosité et de votre potentiel de violence.
On ne juge pas un coup de folie car il faut du temps pour asséner 23 coups de couteau, pour égorger, pour installer le corps dans la cuisine, pour téléphoner…
L'égorgement n'est pas une mécanique.
Le Modus Operandi doit donc être pris en compte.
D'autres motifs seront à prendre en compte :

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