Mémoire de jurée 3
« Ne vous êtes-vous pas ressaisi après le premier coup de couteau ? »
Non, répondez-vous, vous avez sauté sur le lit…C'est l'avocat qui vous a dit qu'il y avait eu 23 coups de couteau. Vous ne vous en souveniez pas.
Quand on vous dit que Line a essayé de saisir le couteau, vous répondez que jamais vous ne l'avez vu avec un couteau.
« Mais Monsieur R, on ne vous dit pas qu'elle avait un couteau dans les mains ! Ces plaies sont des plaies de saisie, elle a essayé d'arrêter le couteau ! »
« Elle n'était pas en état de se défendre » répondez-vous !!!
« ça , j'imagine » dit la Présidente !
Le doute me fait vaciller…
« J'avais perdu toute ma tête… »
Mais non, Monsieur R, vous avez oublié ? C'est ELLE qui a perdu la sienne !!!!
« Ayant fait l'objet de plusieurs trahisons et infidélités, je ne savais plus ce que je faisais… »
La pulsion meurtrière est évoquée.
L'avocat des parties civiles vous demande à quel moment avez-vous donné les coups de couteau à la gorge au point de l'égorger ?
Vous ne vous souvenez plus.
« Et le coup à la gorge qui a tranché les cervicales? »
« J'étais perdu au point de rentrer dans un délire »
« Qu'est-ce que ça évoque pour vous culturellement ce geste d'égorger ? Un châtiment ? »
« Non, je l'aimais beaucoup, elle m'a beaucoup trahi », répondez-vous.
« Vous l'avez égorgé parce qu'elle vous avait trahi ? »
« J'étais dans une grande dépression à cause de ses trahisons, elle était morte sur le lit, je l'ai tiré sur la couverture. Je l'ai tiré vers la cuisine et j'ai décidé parce que je l'aimais beaucoup, de mourir avec elle ».
« Pourquoi l'emmener à la cuisine ? »
Vous nous racontez avoir utilisé le grand couteau pour vous puis les petits qui ne coupaient pas !!
Après cette blessure infligée à l'abdomen, vous auriez tenté de vous taillader les veines mais les couteaux ne coupaient pas.
Tout est démenti.
AUCUNE trace de VOTRE sang n'a été retrouvé sur le grand couteau, AUCUNE marque même superficielle sur vos poignets …
« Pourquoi ne pas l'avoir fait avec le grand couteau ? »
D'après vous, le grand couteau serait tombé par terre, vous ne l'auriez pas retrouvé.
On vous précise que le couteau était pourtant SOUS la main de Line…
Vous persistez : il y aurait eu une panne d'électricité et dans le noir, vous ne l'auriez pas retrouvé !!!!
« Avez-vous voulu faire croire qu'elle s'était suicidée ? »
Vous soutenez qu'il n'y a pas eu préméditation.
« Ce n'est pas ce qu'on vous demande ! »
Vous avez ouvert le gaz après avoir prévenu votre frère en Allemagne.
« La raison de ce coup de téléphone était d'appeler à l'aide, que votre frère prévienne la police pour vous sauver la vie ! »
Non, vous dites vous être réveillé à 6h30, avoir téléphoné aux pompiers puis appelé la police ( ! )
Comme les pompiers vous l' avait demandé, vous avez ouvert la porte.
Votre blessure à l'abdomen est décrite comme une plaie unique d'une longueur de 11,5 cm. L'ITT a été évaluée à 10 jours.
« Mais vous n'avez pas réussi votre plan, vous avez juste donné la mort à Line. Vous n'avez pas utilisé le même couteau que celui qui lui a donné la mort ! »
« Dieu n'était pas d'accord avec moi. Je regrette de ne pas avoir trouvé la mort avec elle. Je l'aime toujours et je veux toujours mourir ».
Au travers de vos mots, monsieur R, j'entends surtout que vous n'avez pas de regret de l'avoir tué, juste celui de ne pas être mort avec elle…
L'avocat de la défense revient sur cette famille qui aurait fait bloc dont cette petite fille de 8 ans !!!!!
« Les réactions de la famille de Line nous ont mis dans la dépression et elle buvait plus à cause de ça.. C'est ça qui nous a fait penser au suicide. C'était parce que j'étais étranger ».
« Lui avez-vous demandé si elle était d'accord pour se suicider avec vous ? »
« Une fois, on a failli le faire mais j'ai essayé de la consoler ».
La Présidente vous demande pourquoi, dans cette lettre du 12 juin, écrivez-vous :
« tout ce que dit Line est faux ? »
Vous répondez que Line fréquentait un dépot de cars et vous présentait comme un étranger… ( en fait, comme un copain )
Faut-il comprendre que pour vous, elle couchait AUSSI avec TOUS les chauffeurs ?
« Si ce projet avait été commun, pourquoi écrivez-vous dans 2 lettres : « pardonnez-MOI » et non pardonnez-NOUS ? »
Vous répétez encore, qu'une fois elle avait été au bord de ce suicide mais que vous l'en aviez dissuadé.
Nous partons déjeuner.
Dans la galerie marchande, plusieurs restaurants turcs… Un traiteur asiatique qui fait face à une boucherie…
Une exposition photos à la Mairie : « voyage en Arménie » et un groupe de musiciens arméniens qui se produit au centre culturel…
Vous voyez, monsieur R, tout me renvoie à vous…
11ème TEMOIN : MARCO que Line a accueilli plusieurs semaines chez elle, avec sa femme
Il dément avoir eu des relations sexuelles avec Line mais nous ne pouvons qu'en douter !
D'après ses dires, vous ne seriez JAMAIS monté chez Line avant mars.
Dans la rue, vous lui auriez parlé de vos projets de vous mettre avec elle.
« Line, elle, ne voulait pas de ce mec » dit Marco.
Vous seriez resté 3 semaines avec elle en fmars et il vous aurait mis dehors.
Vous étiez jaloux et possessif.
Line se servait de vous pour la voiture.
Il vous a croisé, l'air hagard, le 2 juillet et vous lui auriez dit :
« Je crois que j'ai fais une grosse connerie ».
Mais le 2, c'est elle qui semblait en avoir fait une…
Nous pensons que Marco a inversé le sens de cette phrase. 5 ans ont passé tout de même…
Pour lui, vous étiez impulsif, Line vous appartenait :
« les Turcs c'est comme ça ! »
La Présidente lui demande de ne pas faire de généralités…
12ème TEMOIN : UN DE VOS « AMIS » TURCS
Il parle de votre relation avec Line comme d'une relation impossible, elle cultivée, vous déclassé.
Je me demande ce que cela fait d'entendre ces mots, monsieur R.
Vous êtes décrit comme lunatique, changeant, vite en colère, peu apprécié de la communauté.
Vous lui auriez parlé de votre envie de suicide.
4-5 mois avant le meurtre, vous parliez de faire monter cette femme dans une voiture et de vous jeter dans la Seine.
Vous disiez aussi que vous vouliez tuer votre 1ère femme avec son amant, vous n'avez jamais pu digérer ça.
Avant de quitter la salle, ce monsieur inquiet de se trouver appelé à témoigner, présentera ses condoléances à la famille de Line.
13 ème TEMOIN : UN AUTRE DE « VOS AMIS » TURCS
Vous lui avez aussi dit :
« JE le ferai ENSEMBLE » ( ! ) en parlant de vos projets de suicide.
Son frère rapporte dans un témoignage écrit une soirée où vous lui auriez fait vos adieux et dit que si vous arriviez à faire sortir la femme, vous vous jetteriez en voiture dans la Seine…
14 ème TEMOIN : LA MAMAN DE LINE
Elle rapporte combien sa fille avait honte de sa maladie et qu'elle en était très affectée quand elle n'était pas alcoolisée.
Elle constate juste que les gens ne venaient jamais voir Line les mains vides…
Avec son mari, ils ne l'ont jamais vu ivre.
Ils ont découvert son alcoolisme tardivement, l'éloignement géographique y étant probablement pour beaucoup.
Sa fille, leur a été confiée mais Line conservait l'autorité parentale. Elle la voyait tous les WE.
Elle n'a parlé qu'une seule fois de vous avec Line au téléphone après que Marie ait été passé un week-end chez sa mère, WE où vous étiez présent. Vous auriez choqué la petite en lui proposant dès cette 1ère rencontre de lui faire un cadeau.
N'était-ce pas la preuve qu'elle ne vous identifiait pas comme l' ami officiel de sa maman ?
Line lui aurait alors dit que vous étiez chômeur. Elle se souvient juste lui avoir répondu que ce n'était pas une histoire pour elle.
Elle décrit sa fille comme indépendante :
« Elle ne m'aurait pas écoutée de toute façon ».
Le meurtre de sa fille a eu lieu au moment où son mari se trouvait hospitalisé pour un cancer.
Elle raconte son licenciement, la maladie de son mari, l'attente de son départ à la retraite… Tout ce qu'il a bien fallu gérer toutes ces années.
Elle raconte les cauchemars et les sautes d'humeur de sa petite-fille…cette maman qui lui manque tant…
Comment te construiras-tu Marie ? Un père absent, démissionnaire ; une maman assassinée dont tu entendras un jour dire qu'elle était alcoolique, qu'elle couchait avec beaucoup d'hommes et qu'elle ne pouvait faire de toute façon qu'une mauvaise rencontre ?
Quelle image garderas-tu d'elle ? L'image souriante de ces photos volées au temps où tu apparais dans les bras de ta mère et de C? Ce temps où tu semblais heureuse?De quand datent ces photos, Marie ?
Je souhaite qu'il y ait eu ces premières années une relation« suffisamment » bonne avec elle et que tu trouveras le chemin vers ce qu'il y a de bon en toi, d'estimable et d'aimable.
Je souhaite de tout cœur que la colère ne guide pas ta vie et ton cœur et que la justice, en te reconnaissant AUSSI comme victime, te permettra de faire ce deuil douloureux.
Je sais qu'il n'y a pas de raccourci pour ce que tu as à vivre.
Je sais aussi la force des enfants pour rebondir parfois.
Que la vie te soit douce, petite fille.
De vous, Madame, j'ai entendu de certains jurés que vous n'étiez pas bien émouvante, que vous auriez pu faire verser plus de larmes et que vous étiez bien contente de récupérer la garde de la petite !!!!
A CE PRIX ?
Qui peut vous juger et de quel droit ?
Qui peut savoir comment nous réagirions en pareille situation, 5 ans après ?
Comment faire face au regard de cet accusé qui vous accuse, comment faire face à ce public parfois voyeur?
Nous sommes totalement hors situation.
Je vous ai trouvé digne à devoir affronter dans ses moindres détails la violence infligée à votre fille et les secrets sordides de sa vie abîmée et souillée par l'alcool.
Je vous ai vu souvent pleurer, en silence.
J'ai soupçonné de sombres secrets de famille avec ce fils gendarme lui aussi, frère de Line, qui n'a jamais souhaité témoigner.
Je me suis demandée quelle était la place de l'alcool dans votre famille.
Vous avez probablement une part de responsabilité dans la maladie de Line mais peut-être êtes-vous aujourd'hui d'excellents grands-parents.
Qui peut vous juger ?
Ne nous trompons pas de procès.
Vous êtes debout, face à nous, votre voix est claire et c'est déjà beaucoup.
A défaut de ce déversement d'émotion, certains jurés attendaient des remerciements de votre part à l'annonce de la sentence…
Mais MERCI DE QUOI ?
Merci d'avoir dû attendre ce procès pendant 5 ans ? L'attente empêche d'avancer, le temps est comme suspendu, la vie comme entre parenthèses…
Merci de vous avoir replongée dans cette boucherie, d'avoir dû remonter le cours du temps, minute après minute et dans les MOINDRES détails… ?
15 ème TEMOIN : L'ENQUETEUR DE PERSONNALITE de Line
Elle lui aurait dit que vous l'aviez faite boire, monsieur R, à son insu et ce malgré son traitement de sevrage.
Line a été très affectée à l'annonce du cancer de son père en mai.
Elle souhaitait refaire sa vie avec C mais 2 choses l'en empêchaient :
- ses problèmes de santé
- l'emprise de personnes qu'elle hébergeait
Line apparaît au fil des témoignages comme une personne qui recueillait les âmes en perdition, elle souhaitait quitter la gendarmerie pour faire du social. Elle est décrite par tous comme une personne généreuse.
Nous prenons connaissance du témoignage de votre co-détenu, accablant :
Vous lui auriez parlé de 6-7 coups de couteau uniquement, les autres auraient été portés par les policiers eux-mêmes ( ! )
Vous lui auriez parlé de l'égorgement alors qu'aujourd'hui, vous dites ne pas vous rappeler…
Il est persuadé que vous avez prémédité votre geste. Vous avez été viré donc blessé dans votre amour propre.
Il a parlé avec vous pendant 6 semaines. De cette cohabitation non plus, vous ne vous souvenez pas…
Il vous décrit comme caractériel, impulsif. Vous auriez déguisé votre acte en crime passionnel pour ne prendre que 10-12 ans. Les femmes chez vous n'ont pas le droit à la parole.
Pour lui, ce n'est PAS un crime passionnel…
« et cette cicatrice bizarre contournant le nombril…Comment avez-vous pu vous louper ? Vous êtes un homme répugnant qui ne se lave jamais les dents et vous êtes laid ! » (!!!)
Il ne comprend toujours pas pourquoi vous l'avez égorgé après ?
Pour lui, cela ne fait aucun doute, il y a eu PREMEDITATION !
Quelle journée !!!!!
16ème TEMOIN : LE PSYCHOLOGUE chargé de votre expertise
Vous ne souffrez d'aucune pathologie mentale, d'aucune névrose.
Votre personnalité est NORMALE.
Vous êtes capable de vous intégrer socialement et professionnellement.
Je me demande de quoi vous souffrez, monsieur R et cela ne me rassure pas du tout d'entendre que vous ne souffrez de RIEN…
Par rapport aux femmes, le problème avec votre épouse serait apparu à votre arrivée en France.
Elle ne réagissait pas comme vous le souhaitiez, elle rentrait tard, d'où ces gifles au sujet desquelles vous préciserez :
« Oui, je l'ai frappé mais elle n'a pas été hospitalisée » ( !!!!! )
Un état anxieux s'est installé lié à cette immigration. Votre femme a pris de plus en plus de liberté.
Vous élaborez peu (ça, nous nous en étions rendus compte ! )
Vous ne souffrez d'aucune dépression mais d'un grand désarroi anxieux.
Le psychologue évoquera également votre déchéance socioprofessionnelle, votre revendication d'autorité masculine bafouée, votre impulsivité déterminée par la culture…
Puis vient Line, cette femme trouvée dans la rue que vous avez aidée ( vous la décrivez comme alcoolique avec des troubles mentaux ).
Mais elle s'installe COMME votre ex-épouse dans une revendication de liberté et DEVANT UN AUTRE HOMME, elle vous met à la porte ce qui est encore plus blessant dans votre culture.
Vous ruminez pendant 24 h, vous ressassez : elle vous a détruit dans votre honneur, dans votre fierté et vous VOULEZ cette discussion le soir qui suit.
Mais Line dit que si ça se représente, elle recommencera.
Vous vous sentez encore plus bafoué.
C'est, d'après l'expert, ce qui pourrait expliquer la disproportion.
La Présidente lui demande ce qu'il pense de la paranoia car plusieurs fois, vous avez dit avoir été l'objet de complots.
Pour l'expert, il n'existe AUCUN élément qui aille dans le sens de la paranoia en tant que maladie mentale.
Il va juste pu pointer votre position archaique par rapport aux femmes, cette grande difficulté à penser la femme comme différente, comme libre.
VOUS NE POUVEZ PAS, donc s'il existe une revendication de liberté, c'est qu'il y a forcément quelqu'un derrière qui pousse.
C'est une position typiquement masculine : si cette femme veut autre chose, c'est qu'il y a quelqu'un derrière : un amant, un père, la famille…
L'avocat des parties civiles demande si vous avez exprimé des remords, des regrets.
L'expert parle d'une certaine culpabilité, notamment par rapport à votre 1ère femme ( ! )
Du fait de l'absence d'élément de psychopathologie mentale, il confirme qu'il n'y ait pas eu nécessité d'une injonction de soins pendant le suivi médico-judiciaire.
L'avocat de la famille demande quelle garantie avons-nous que vous ne recommencerez pas à votre sortie ?
L'expert avoue n'avoir aucune réponse…
Un long travail psychothérapique serait possible UNIQUEMENT si VOUS en avez le désir.
Votre avocat évoque une violence qui aurait été réactionnelle…
La Présidente de jury vous demande POURQUOI avoir traîné le corps de Line dans la cuisine, POURQUOI avoir été dans l'entrée quand les secours sont arrivés? POURQUOI n'étiez-vous pas avec elle ?
POURQUOI ? POURQUOI ? POURQUOI ?
Nous avons vu les photos de cette boucherie, de la scène de crime.

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