Mémoire de jurée 1
Monsieur,
je vous écris cette lettre que vous ne lirez jamais.
Je vous écris dans l'espoir de vous rendre votre violence pour qu'elle ne me hante plus.
Vous faites désormais partie de ma vie comme je fais partie des 12 personnes qui vous ont jugé et condamné.
Mais c'est VOTRE acte qui vous condamne avant tout.
En ma qualité de 1er jurée, j'ai signé l'acte qui vous condamne à 20 ans de prison…J'ai déposé mon nom et le temps sur ce document.
Mes efforts pour écouter et pour tenter de comprendre ont été à la hauteur de votre violence et il a fallu dépasser ce sentiment d'horreur.
Ce que j'ai vécu là, je ne le revivrai pas, plus jamais.
Nous retournerons à nos vies mais … C'EST ARRIVE et nous portons cette responsabilité à tout jamais, en notre âme et conscience.
Certaines questions resteront sans réponse.
Que savez-vous que nous ignorons encore, qu'avez-vous appris de vous même et de la justice des hommes ?
Ces 5 dernières années, vous vous êtes rempli de l'attente de votre procès, de ce temps, de cet espace pour nous parler de votre amour pour Elle…
Que vous reste t'il aujourd'hui à part ce vide immense ?
Vous suiciderez-vous enfin ?
Vous êtes-vous déjà suicidé au travers de Line en cette nuit de juillet ?
Voici les différents temps de votre procès, ce que j'en ai compris, le chemin qu'il a bien fallu faire, celui de vous approcher, d'approcher l'horreur insoutenable de votre acte.
Je vous dirai ce que cela a changé en moi et ce que vous m'avez apporté, bien malgré vous.
Je vous dirai ce qui m'a touché en vous, même si votre condamnation est juste.
Je vous dirai que je n'ai pas douté de votre émotion à quelques rares instants ni de la force de ce sentiment pour Elle, sentiment que vous étiez le seul à habiter, même si nous ne mettons pas les mêmes choses derrière le mot aimer.
Je vous dirai que cela avait du sens de m'être trouvée associée à votre procès.
Je vous dirai que tout est affaire de circonstances et que si votre procès avait eu lieu après les frères P, vous nous auriez paru bien plus sympathique… Au moins vous êtes-vous présenté comme coupable !
J'espère que vous trouverez le chemin vers ce qui reste d'humain en vous… et que vous ne tomberez plus amoureux.
PREMIERE JOURNEE DE VOTRE PROCES
On nous a prévenu la veille :
« c'est un vrai meurtre celui-là » …parce qu'il y en a des faux ?????
Je soupçonne juste qu'il puisse s'agir d'un crime passionnel suite à l'évocation de l'affaire Bertrand Cantat.
En fait, nous ne savons pas grand chose en entrant dans la salle d'audience ce matin-là.
Suivent les témoins qui se mêlent à nous (!) dont une dame originale, voisine de la victime.
Elle se fait remarquer par l'huissier qui la prie d'aller manger à l'extérieur. Elle s'oppose puis s'exécute dans un grand jeu théâtral comme beaucoup de comédiens professionnels pour qui la vie est un prolongement de la scène !
Dès son retour, tout en jouant au chat et à la souris avec l'huissier, elle livre à 2 jurées que c'est un turc, chômeur de surcroît, qui a poignardé de 18 coups de couteau une jeune femme.
Les faits se précisent et pourtant, nous sommes encore si loin de la réalité…
Les parties civiles, parents de la victime, entrent puis c'est votre tour.
Mon cœur est auprès des parents de Line et ne les quittera plus.
L'huissier nous a demandé la veille de ne pas vous regarder comme une bête curieuse ou comme un monstre car vous êtes déjà assez mal comme ça.
Vous savez pourquoi vous êtes là, aujourd'hui.
Nous, pas encore…
Nous nous attendions à quelqu'un de plus jeune, monsieur R. Votre calvitie ajoute à la dureté de vos traits.
Nous sommes d'emblée touchés par le charisme de la Présidente.
Elle se révèlera profondément humaine sans être dans l'affectif.
Une grande dame qui incarne avec justesse l'image de la Justice.
Le tirage au sort a lieu et j'entends l'appel de mon nom, en Premier juré…
Je me lève, chancelante. Nous avons beaucoup entendu parler de récusation hier et de l'humiliation ressentie…
Je traverse d'un pas hésitant la salle, passe devant les avocats et devant vous, dans le plus grand des silences…Je prends place aux côtés de l'Assesseur, un Juge de l'application des peines de la prison de D, prison visitée la veille.
La Présidente de jury m'explique qu'en ma qualité de 1er juré, j'aurai des documents à signer avec elle mais je ne mesure pas encore la portée de cette responsabilité-là…
J'y suis et je suis au bord du vertige…
« Ne rien laisser paraître de ses émotions ... juger dans son intime conviction … le doute doit profiter à l'accusé» Tant de mots s'entrechoquent dans mon esprit !
Je suis assise face aux pièces à conviction :
3 couteaux… Les armes du crime. Moi, phobique des armes blanches qui ne laisse JAMAIS traîner un couteau dans l'évier ou sur un plan de travail !
Grâce à vous, je retrouverai le souvenir d' un racket subi en classe de 6ème, dans un jardin public, devant de nombreux témoins. Toutes ces années, j'ai oublié les coups de pieds, la pointe du couteau qui piquait ma gorge, la douleur, la peur, l'humiliation mais je n'ai jamais oublié qu'il fallait avoir peur des couteaux. Je connaissais l'un des agresseurs et n'ai jamais parlé.
2 femmes et 7 hommes : Le jury est enfin constitué, les 2 parties ont épuisé tous leurs droits de récusation, l'avocat de R. ne voulait pas de jurées, je comprendrai vite pourquoi…Je me dis que je vais être bien seule mais je ne suis pas au bout de mes surprises !
Des jurés de l'âge des parents de la victime, des jurés d'origine maghrébine ont été récusé…
La Présidente vous demande de confirmer votre état-civil, la profession exercée et l'adresse occupée au moment de votre arrestation.
A cette dernière question, vous répondez :
« chez ma bien-aimée » et je suis choquée, d'emblée.
Les visages des parents de la victime se contractent.
Cette information est démentie comme celle portant sur votre statut de chômeur : vous viviez à l'hôtel et étiez Rmiste.
La greffière lit l'acte d'accusation, présenté la veille comme quelque chose de fastidieux et pourtant, avec le recul, tout est là !
Je suis happée par les mots, les conclusions des experts…23 coups de couteau suivis d'un égorgement massif ( qui sera requalifié plus tard de quasi-décapitation), votre tentative de suicide…
Ce ne serait pas un crime passionnel car votre discours sur la victime est péjoratif.
J'entends parler du mépris subi en tant qu'arménien en Turquie, d'humiliation, d'honneur bafoué quand Line couche avec ce chauffeur de car, de vos sautes d'humeur, de votre problème d'autorité masculine et de l'alcool qui imprègne chacune des pages de ce dossier.
Vous êtes interrogé sur votre vie avant l'irréparable, avant ce 3 juillet…
Par l'intermédiaire de votre interprète, vous nous parlez de la répression des arméniens en Turquie, de ces tensions familiales dues à des difficultés financières, de ce père alcoolique qui fera de la prison pour avoir poignardé un ivrogne qui avait insulté votre famille.
5 à 7 ans de prison, vous ne savez plus.
Beaucoup d'éléments de votre histoire se révèleront contradictoires et confus.
Vous parlez d'une blessure légère, nous nous demanderons plus tard s'il n'y a pas eu mort d'homme.
Vous nous dites avoir abandonné l'école à 16 ans suite à une gifle donnée par un professeur alors qu'il apparaît que c'est suite à une bagarre avec un camarade que vous avez été exclu.
Vous êtes chauffeur, votre vie est ponctuée de relations avec des femmes et vous décrivez une époque plutôt heureuse. Vous rencontrez votre 1ère femme.
« Pourquoi 1ère épouse puisque vous n'avez été marié qu'une seule fois ? » s'étonne la Présidente.
Il apparaît très vite que vous ne répondez jamais aux questions et encore moins par « OUI » ou « NON ».
Nous avons le sentiment que les temps de reformulation de l'interprète vous donne le temps de préparer vos réponses mais quand on connaît la subtilité de la langue française, la différence qui peut se révéler « fatale » dans une cour d'Assises entre un futur et un conditionnel…Comment vous reprocher de préférer l'assistance d'un interprète?
L'origine arménienne et kurde de votre ex-épouse est contredite par votre 1ère déclaration. Elle serait en fait turque musulmane et veuve avec un enfant. Votre famille se serait opposée à ce mariage mais vous êtes passé outre et auriez reconnu l'enfant.
Un premier enfant, décédé, est né de cette union.
Un fils est né à Istanbul, aujourd'hui âgé de 22 ans .
Vous avez quitté la Turquie à cause de la répression pour vous installer en France avec le statut de réfugié politique.
Votre fille y est née il y a 15 ans.
Vous auriez occupé un travail à la SNCF.
Un jour, le voisinage vous aurait averti des agissements de votre femme qui vous trompait avec un dealer.
Vous auriez commencé à la filer en démultipliant les arrêts maladie.
Vous auriez constaté la mise en place d'un réseau mafieux mais la Présidente vous rappelle que dans votre précédente et unique déclaration, vous aviez juste parlé d'une mésentente conjugale :
votre femme est partie avec vos enfants pour rejoindre un autre homme.
Vous nous dites avoir eu peur de dire la vérité.
« Les faits sont pourtant très anciens, rien ne pouvait être inquiétant par rapport à ces faits », souligne la Présidente.
Vous auriez été surveillé par votre femme, son amant et le réseau, menacé, suivi 24h/24, personne ne pouvait vous aider.
« Vous n'avez jamais dit ça, Monsieur R ! »
Je commence à soupçonner un esprit manipulateur…
A la question de l'existence de violences conjugales, vous parlez de disputes à cause de la répression exercée par ce réseau. Vous ne pouviez voir personne (amis ou policiers).
A cause de cela, vous nous dites avoir perdu travail et maison.
Mais vous ne répondez pas aux questions posées, Monsieur R !
La Présidente reprécise que VOUS avez interrompu votre travail pour mieux surveiller votre épouse.
A la question du suivi de vos enfants, vous nous parlez de dépression suite au départ de votre femme et de vos enfants. Vous ne connaissiez pas de psychologue.
Vous avez retrouvé un travail comme livreur puis un logement à B. Le divorce aurait été prononcé. Vous auriez eu le droit de voir vos enfants mais à cause de l'amant de votre femme qui battait vos enfants, vous ne les avez plus revu.
Aucun document n'a été fourni qui justifie cette thèse.
Vous auriez porté plainte, repris votre fils mais vous n'étiez pas capable d'être une « mère ». Vous auriez eu des problèmes pour garder votre travail et pour le bien de l'enfant, vous l'auriez confié à sa mère. Vous n'auriez plus revu vos enfants après. Vous nous parlez encore de votre dépression, sans que nous ayons jamais su ce que vous mettiez derrière ce mot.
Je me demande alors comment vous avez pu confier votre fils à votre ex-femme et de fait, à son amant qui battait vos enfants !
J'apprendrai bien plus tard que vos enfants ont été confiés à la DDASS…
La Présidente vous demande pourquoi avoir choisi la France comme terre d'asile alors que vos frères et sœurs vivent en Allemagne ?
Vous préfériez la France et des proches y vivaient.
« Pourtant, vous semblez n' avoir personne autour de vous, même au moment des faits », commente la Présidente.
D'après vous, tout le monde vous aurait tourné le dos à votre arrivée en France…
Je ne sais que penser, Monsieur R : Persécution ? Manipulation ? Affabulation ?
Vous nous parlez ensuite d'une période de 5 ans où vous auriez travaillé, fait des rencontres mais vous souhaitiez une relation stable.
La Présidente souligne le fait que vous dites avoir travaillé dans différents lieux mais qu'aucun document n'en atteste.
Vous précisez qu'il s'agissait de travail en noir.
« Vous déteniez pourtant une autorisation de séjour en France et étiez Rmiste, ce système vous a marginalisé par rapport à la société française », rappelle la Présidente.
De même, Annie, cette psychologue avec qui vous auriez eu une relation pendant 3-4 mois puis quittée « tout gentiment », n'a jamais pu être retrouvée…
Vous buviez 3-4 verres le soir de whisky-coca…seule boisson alcoolisée en cas de diabète et… sur les conseils de votre médecin !!!!!!
Vous ajoutez, suite à notre étonnement général, que c'était du coca light et que les boissons fermentées, sont déconseillées aux diabétiques…
La question de la relation entre diabète et alcoolisme chronique vous est posée.
Vous dites être diabétique depuis 10 ans, qu'il est dû au stress, aux pensées noires et tristes.
Selon vous, le corps a besoin d'alcool ( ! ) et d'aliments sucrés. C'est un besoin naturel du corps. Vous n'avez pu réprimer cette envie naturelle… ! Vous ne vous considérez pas comme alcoolique car, pour vous, les alcooliques commencent à boire dès le matin, pas vous.
J'ai ce sentiment que vous ne vous remettez jamais en question, Monsieur R et que vous êtes incapable de parler de ce que vous ressentez. Vous semblez sans émotion.
La question du besoin d'une aide psychologique vous est posée, l'avez-vous ressenti ?
Vous ne connaissiez ni psychologue, ni psychiatre, dites-vous.
Une enquête a été menée en Turquie, auprès de vos proches.
Votre mère n'a jamais parlé d'un réseau mafieux, silence que vous justifiez par la peur.
A l'évocation de votre oncle, vous dites qu'il ne peut être considéré comme un membre de la famille car il ne vous a pas accueilli à votre arrivée en France.
Mais, s'étonne la Présidente, cet oncle vous aurait pourtant procuré un emploi à la SNCF, ce que vous déniez : vous auriez simplement répondu à une annonce, travaillé 2 ans puis démissionné à cause de votre femme…
Mais où est donc le jugement de divorce, Monsieur R ?
Votre oncle déclare que votre femme était turque, votre famille arménienne. Cela n'encourage pas le dialogue entre les 2 familles ! Pour lui, c'est l'explication de votre échec. Il vous décrit comme quelqu'un de calme, discret, non bagarreur et non impulsif.
Vous souligniez que votre famille ne vous a jamais pardonné d'avoir épousé une veuve.
Après la séparation, vous vous relogez dans un studio d'où vous serez expulsé pour défaut de paiement des loyers.
Vous vous décrivez comme quelqu'un qui ne s'est jamais bagarré, qui n'est pas impulsif.
Je repense à la bagarre avec votre camarade qui vous a valu d'être exclu du lycée…
Votre casier judiciaire est vierge.
L'avocat général revient avec beaucoup d'emphase, sur cette violence familiale, qu'entendiez-vous pas « disputes » ?
« Nous, frères et sœur, on s'interposait, il y avait juste des gifles perdues… »
Je me demande alors si une gifle turque a la même force qu'une gifle française…
A la question de violences conjugales, vous dites n'avoir jamais eu de comportement agressif par rapport à votre femme. Jamais de gifles.
"Je ne suis pas quelqu'un d'agressif"
Je ne peux m'empêcher de penser à la violence inouie, barbare, qui vous a pourtant habitée cette nuit du 3 juillet.
Malgré les questions posées, vous semblez incapable de mettre des mots sur votre dépression.
1er TEMOIN : L'ENQUETEUR DE PERSONNALITE
Vous lui avez dit vous méfier de la communauté turque et ne pas avoir d'attaches en France. Vous semblez pourtant y avoir quelques amis. Vous avez parlé de problèmes dans la tête et êtes d'un tempérament possessif et jaloux. Vous semblez éprouver un certain regret par rapport à votre acte mais auriez précisé que dans votre pays, vous ne seriez pas jugé pour ces faits.
L'enquêteur décrit un caractère impulsif mais une personne mature, capable de créer des liens et ayant des capacités personnelles. Vous cherchez à faire apparaître vos problèmes sous l'angle psychologique (problèmes dans la tête) ou culturel.
L'enquêteur n'a pu corroborer votre témoignage avec d'autres car vous dites ne connaître personne ou ne pas vouloir impliquer d'autres personnes.
Vous n'avez jamais évoqué avec lui de problèmes de persécution par rapport à la mafia comme vous n'avez jamais dit que c'était votre femme qui vous empêchait de voir vos enfants.
Il n'y effectivement pas trace de l'acte de divorce.
A la prison, vous refusez examens et régime alors que vous vous plaignez de perdre la vue et vous suivez très mal votre traitement.
La question de problèmes neurologiques a été posée par vous et il semble à l'enquêteur que vous voudriez faire apparaître des problèmes psychologiques pour expliquer votre acte.
Votre avocat insiste sur le fait que vous ne reconnaissez pas avoir dit :
" Dans mon pays, je n'aurais pas été jugé pour ces faits ».Il demande à l'enquêteur s'il est bien sûr d'avoir compris car vous vous êtes à cette époque, exprimé en français, hors la présence d'un interprète.
La Présidente souligne à notre attention que vous parlez très correctement le français.
L'enquêteur reformule par : « un acte qui serait mieux compris en Turquie ».
2ème TEMOIN : Le POLICIER intervenu sur les lieux du meurtre
Il nous raconte l'arrivée sur les lieux tôt le matin, l'odeur de gaz, la plaie superficielle sur votre abdomen ( avec une éviscération tout de même) et le sang, TOUT ce sang, dans la chambre et dans la cuisine où repose le corps de Line, jeune femme de 30 ans, gendarme, en congé longue maladie pour des problèmes d' alcoolisme.
Son corps nu et percé de coups de couteau repose sur une couette, la tête sur un oreiller avec cette plaie béante au niveau du cou.
Ses mains présentent également des plaies.
Un taux d'alcool très élevé (4,65 g/litre de sang !) sera retrouvé dans son sang.
Pour ce policier, elle devait être inconsciente ou comateuse au moment des faits ce qui expliquerait l'absence de cris audibles par les voisins.
Les couteaux circulent devant l'officier puis devant nous : un grand couteau à pain avec une longue lame, large de 3 cm, un Laguiole et un petit couteau de cuisine…
Le sang a séché sur les lames mais il n'a pas séché en entrant dans l'Histoire…
Vous êtes là aujourd'hui, face à la justice des hommes.
Vous auriez pris les « petits » couteaux pour tenter de vous tuer.
Mais Monsieur R, une question me taraude : pourquoi avez-vous changé de couteau APRES l'égorgement ? Ce couteau-là marchait « plutôt » bien !
Ce geste-là, ce choix d'un autre couteau pour votre suicide impliquerait que vous n'étiez pas tant dans l'impulsivité que cela cette nuit-là ….
Est-ce bien un meurtre ? J'avoue que l'idée de la préméditation me vient à cet instant.
Et pourquoi lui avez-vous mis un oreiller sous la tête quand vous l'avez déplacée ?
Je pars déjeuner avec 5 des jurés hommes. Nous sommes tous perplexes, quelle serait la place de la culture dans un acte aussi barbare ?
3 jurés d'origine étrangère, soutiennent fermement cette thèse. Le code d'honneur, l'humiliation… Nous reconnaissons que jusqu'à la lecture de l'acte d'accusation, vous nous avez ému :
« Pauvre gars, ça peut arriver, un coup maladroit au cours d'une dispute, elle l'a trompé… »
Mais le 1 s'est transformé en 23 avec cette plaie béante qui n'a pas encore été clairement décrite ni nommée…
Nous sommes encore forts de nos certitudes…
Notre digestion va tourner au cauchemar.
De retour de table, le médecin légiste nous attend…
3ème TEMOIN : LE MEDECIN LEGISTE qui a pratiqué l'autopsie
Il mime l'emplacement de chaque lésion, le souffle court. Il peine à reprendre son souffle et manque de s'étouffer entre chaque phrase. Dans un premier temps, je le crois ému, ce qui rajoute à l'intensité et à la gravité de ce dramatique compte-rendu.
Je crois qu'il souffre en fait d'insuffisance respiratoire…
23 lésions profondes, pénétrantes d'une profondeur de 8 à 10 cm ayant touché la paroi postérieure. La plupart des coups a atteint le cœur, le foie, les poumons et l'un des reins. 2 sections de côte, une troisième entaillée du fait de la violence des coups : la lame du grand couteau est tordue.
Des plaies importantes de saisie de couteau au niveau des mains attestent que Line n'était pas inconsciente au moment des faits ou plongée dans un coma éthylique…
Elle a bien vu le couteau et a cherché à l'attraper puis à protéger sa poitrine avec ses mains.
Je me sens pas bien.
Et cette plaie cervicale, béante, cet égorgement massif avec une section complète de la carotide, de l'œsophage et une entaille de la 5 ème cervicale.
Nous graduons peu à peu l'horreur…
AU MOINS 3 recoupes au niveau de l'égorgement…Une QUASI – DECAPITATION.
La seule raison qui explique qu'il n'y ait pas eu décapitation complète serait l'absence de connaissances médicales pour passer entre les vertèbres cervicales et parvenir à une section complète.
Les images vues ou imaginées de décapitation d'otages nous assaillent.
L'avocat de la famille demande le temps qu'il a fallu à Line pour mourir et si elle était morte au moment de l'égorgement.
3 à 4 minutes selon l'expert, l'absence d'hémorragie très importante au niveau du cou indiquerait qu'elle était soit agonique, soit déjà morte du fait des hémorragies massives survenues au niveau du thorax.
3-4 minutes…je soupçonne chacun d'avoir regarder l'horloge et le temps qui s'écoulait lentement, si lentement, comme arrêté…
Je me sens pas bien du tout.
La Présidente a entre les mains les photos que j'aperçois. Le juré assis à ses côtés se trouve mal, nous suspendons la séance, son teint est cadavérique.
Un juré vient aussitôt me trouver, un de ceux qui défendait l'aspect culturel de cette affaire :
« Un coup, j'aurais compris, 23 coups, j'aurais pu comprendre mais l'égorgement, CET égorgement là, non, c'est de la boucherie, c'est de la barbarie !!!! »
Un autre :
« Aucune culture ne peut justifier cela ! »
Nous nous rendons compte les uns après les autres combien nous avons déplacé nos propres limites dans ce qui est acceptable et dans l'horreur.
Nous avons pensé qu'un coup aurait été compréhensible alors que le résultat est pourtant le même : une vie s'est éteinte en cette nuit de juillet…
Un autre vient me trouver :
« Je comprends quand vous disiez qu'il ne fallait pas de femmes dans ce procès ! »
Parmi les jurés, beaucoup de pères qui ont des filles…
Le jury se rééquilibre, au-delà de l'appartenance à une culture, à un sexe

Commentaires
livia site : livia.blog4ever.com | le 15/10/2009 à 23:07:57Bonsoir,
Ayant moi-même été jurée d'assises, au cours de quatre affaires (3 affaires de viol et 1 crime) je connais la difficulté de juger. Il y a un avant et un après la session de Cour d'Assises. Car on ne ressort jamais indemne de cette expérience. Elle laisse incontestablement des traces. On ne connaît pas, on ne connaîtra jamais l'âme humaine dans sa nudité. Il y a bien trop d'éléments qui entrent en ligne de compte et que l'on ne maîtrise pas. Mais ce qui reste gravé en soi comme une blessure à vif, c'est le regard de détresse des victimes ou des familles de victimes. C'est la souffrance à l'état pur et l'incapacité dans laquelle on se trouve de faire cesser cette souffrance. On peut rendre la justice mais faire cesser la souffrance, nous n'en avons pas le pouvoir. Quant à l'horreur, elle perdure bien après les faits, dans les yeux et dans les corps de ceux qui l'ont vécue, dans la pensée de ceux à qui on en a fait le récit détaillé et qui ont eu à la juger.
Amicalement,
Livia
flumet site : flumet.blog4ever.com | le 09/09/2009 à 09:57:30
très touchant votre blog , merci de venir visiter mon blog , bon courage ............
Nat le 03/06/2009 à 17:32:41
Quel témoignage bouleversant, qui me fit froid dans le dos. cette histoire confine au tragique de la destinée humaine!